Feuillets d’Hypnos : Howard ou l’Ange Noir

Posté le 2 janvier 2012

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ROBERT E. HOWARD (par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 35 d’avril-mai 1993)

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Robert Ervin Howard n’a guère vécu que trente ans, quelque onze mille jours de création continue, de révolte hargneuse, de misanthropie forcenée, de haine de la routine. Trois décennies fulgurantes à moquer nos mesquines vies et notre amour du confort. Nous, les serfs abêtis, les troupeaux bêlants ; lui, le prince de sang, l’Infant de Cimmérie. J’étais un prince de Chine, maître d’un million de lances ; tu étais un poivrot de Brooklin, mendiant des bières au comptoir (Prince et Mendiant). Le voici le guerrier écarlate, le janissaire nocturne des royaumes enfuis ou des mondes à venir ! Poète, il l’est, par son goût de la violence, par son immense faim d’ailleurs. Sombre troubadour, il cherchera en vain dans les épopées sans fin de ses héros sans peur une raison de vivre et de vieillir. D’aimer… En moi ne brûle aucune goutte d’amour mielleux, ni douce compassion pour mon frère ; en vérité je dois posséder l’humanité qu’un couteau à la lame acérée sur une gorge peut mesurer (Invective).

Ne trouve-t-on pas déjà dans les personnages de ses œuvres en prose des figures de bardes : le Ridondo des aventures du roi Kull, le Rinaldo de Conan ? Qui plus est, n’a-t-il pas toujours volontiers admis ses préférences pour Poe, Kipling ou London, qu’il cite à maintes reprises en exergue ? Réciproquement, ses enfants légendaires, de Solomon Kane à Bran Mak Morn, lui inspirent aussi des poèmes. Va-et-vient constant donc de la saga à l’ode, et du scalde au guerrier. « Author and poet » dira plus tard son épitaphe.

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La harpe de fer

Cette passion manifeste de la poésie lui vient probablement de sa mère qui lui récitait, enfant, quantités d’œuvres qu’il mémorisait aussitôt. Il passe ainsi très vite de la fascination de l’auditeur aux affres délicieuses du créateur. Démiurge, le voici à tout jamais investi d’un souffle.

En juin 1923, soit deux ans avant l’édition de son premier récit, la Cross Plains Review publie The Sea, chant prometteur d’un brillant jeune homme de dix-sept ans. Plus de 420 autres suivront ! Weird Tales en acceptera une quarantaine, quelques fragments se feront connaître des initiés au sein de secrets fanzines. Mais une bonne moitié reste, à ce jour, inédite.

Ses principaux recueils, tous posthumes, seront : Always comes Evening, Echoes from an Iron Harp, Etchings in Ivory, The Ghost Ocean, Singers in the Shadows, Night Images, illustrés par Corben et Frazetta. Trop modeste à la manière d’un Michel-Ange qui soutenait au pape Jules II qu’il n’était pas peintre, R.E.H. avait, un jour, déclaré : Je ne suis pas poète, mais je suis né avec une certaine facilité pour faire tinter des petits mots de rien et ces tintements m’ont procuré énormément de plaisir. De toute ma vie, je n’ai jamais consacré plus de trente minutes à l’écriture de mes poèmes mais j’ai passé des heures à apprendre ceux des Grands. Poésie d’instinct ? Voire. L’érudit et l’artiste se cachent souvent sous les masques du béotien et du rustre.

Pourtant, Howard cessa complètement d’écrire de la poésie dans les années 30. Non qu’il n’aimât plus sa lyre tragique, mais celle-ci ne nourrit pas son homme ! Tout juste pouvait-il s’y pendre… Car le fiel et la désespérance de ses vers effrayent les rédactions. Il est vrai que pour lui, la véritable poésie ne traite pas de boutons qui éclosent, de l’oiseau qui gazouille, de l’épanouissement d’une rose. (…) Les poèmes qui embrasent les étoiles sont conçus puis nourris dans les puits ténébreux de l’Enfer, nés de noirs asticots grouillant dans cette coquille que les hommes appellent la tête d’un poète, cloche d’airain remplie à ras bord de brume ardente et de fange dorée. (…) L’épée de la renommée est une faucille ébréchée et ternie, le visage de la beauté un crâne grimaçant (Ce qui ne sera guère compris). 

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Doors of Doom

Obsession du sang, hantise de la mort, traversent, en effet, les deux versants d’une œuvre que martèle le galop des cavaliers de l’Apocalypse : guerriers musculeux agonisant sur un champ de bataille au crépuscule, magie noire des confins de l’Égypte et de la Strygie, regard morbide porté sur la face cachée des mondes ou des êtres. Howard est un poète puissamment visionnaire, étranger aux rites puérils de notre civilisation mécanique, un homme en proie aux plus noirs cauchemars car voyant au-delà. Fou solitaire, atlas incompris, il cache en lui des villes, des spectres, des vengeances. Ici, nulle nature débonnaire, nulle Providence, nul doux automne où bercer sa mélancolie, mais le désert âpre et la soif, l’odeur sèche des ruines et des remparts, l’iode des mers anciennes ou la pourriture des marais millénaires. Nulle femme non plus, hors quelques figures inhumaines de prêtresse ou de sorcière. Ni coeur vivant, ni déité miséricordieuse. Isolé entre tous, sevré trop tôt de l’amour, il emprunte souvent l’argot des délaissés, le slang des vagabonds du rail, celui des clochards et des chômeurs de la Grande Dépression. Assailli, par les Ténèbres du Dehors et de l’En-Dedans, le poète se sent dépossédé, privé de sa véritable essence. Marionnette pathétique il n’aura pour seule couronne que son glaive brisé, pour seul espoir qu’une mort rapide, celle du sommeil éternel ou des royales métempsychoses. 

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Une âme nue

Pas ou peu d’écart entre l’homme et l’œuvre. Ses textes sont des transcriptions brutes, émouvantes par leur authenticité. Car au-delà du fracas des lances, au-delà des outrances, des couleurs et des bruits, une âme nue murmure. Dans Le Tentateur, R.E.H. avoue ainsi son désir grandissant d’aller vers le jour caché derrière le lourd rideau du monde. Appel à la mort libératrice, aux flots bénis de la destruction, incantation à la folie exterminatrice remplie de bébés embrochés et de vierges souillées. Car l’homme est condamné. Face à la faux qui siffle, il se sauve en écrivant « au rythme des tambours et des tam-tams », en déversant sur nous le contenu de son noir calice. Avec H.P. Lovecraft et Clark Ashton Smith, Howard constitue une singulière trinité fantastico-poétique. Leur génie jadis accoucha d’un univers monstrueux dont le lecteur se délecte. Rêveurs, ils sont partis tous trois dans le torrent des siècles, pâles mais non défaits puisque leur âme, à travers nous, éternellement, voyage.

- Mandragore -

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