La Comtesse Noire

Posté le 1 février 2012

La Comtesse Noire dans Cinéma bis franco1v

LA COMTESSE NOIRE de Jesùs Franco (par Trapard)

Jesùs Franco est, pour moi, un de ces réalisateurs OVNI dans l’univers cinématographique, même indépendant. Espagnol, mais à la carrière financée internationalement, Franco a commencé par des petites productions de qualité, lors de la Nouvelle Vague cinématographique espagnole, sous le franquisme puritain et la censure ibérique. Puis, il s’en est allé, dès les années 1960, vers le cinéma horrifique qu’on lui connait, flirtant avec les chirurgiens passionnés (L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOFF), les romans de Sax Rohmer (ses deux adaptations des aventures de Fu Manchu), ceux du marquis de Sade (JUSTINE et NECRONOMICON), de Bram Stoker (LES NUITS DE DRACULA) et avec parfois beaucoup d’inventivité graphique (MISS MUERTE en est un parfait exemple). C’est sûrement cette créativité qui influença Orson Welles, alors en séjour en Espagne, en proposant à Jesùs Franco de participer à son DON QUICHOTTE en 1969, qu’il ne terminera jamais, mais que Franco dénaturera complètement en 1992.

C’est justement de deux Jesùs Franco que j’aimerais traiter dans cet article en abordant l’exemple de LA COMTESSE NOIRE.

Il y a d’abord le Franco méticuleux, novateur, créatif, touche à tout du cinéma bis.

Puis il y aussi l’autre Franco, celui qui bâcle son travail, et qui semble oublier (ou rejeter?) les règles élémentaires du cinéma, en réalisant des œuvres simplistes dignes d’un jeune réalisateur amateur. Ce même Franco qui profite de la crédulité des spectateurs pour « pondre » des films bricolés, remontés, pour être revendus à un autre producteur, allant jusqu’à faire tourner un comédien pour un film, et en utiliser les scènes coupées sur un autre film, sans passer de contrat de travail avec le dit-comédien. Un Franco aux cent pseudos de jazzmen (il est lui-même mélomane et musicien) qui peut tourner trois films à partir d’un seul, sous trois signatures différentes, en ajoutant des scènes pornographiques à un film d’horreur, pour le revendre au circuit du X.

C’est ainsi le cas de LA COMTESSE NOIRE (FEMALE VAMPIRE en anglais), aussi connu sous le titre de LA COMTESSE AUX SEINS NUS. Un film de vampire faussement lesbien (l’héroïne vampire est une Karnstein, en référence à Sheridan Le Fanu) où Jesùs Franco se prend d’amour pour des cadrages langoureux mais tellement lents, sur sa compagne Lina Romay, qui interprète le rôle principal. Et ces cadrages, parfois érotiques, mais souvent abstraits, errant d’un point à un autre, ne s’embarrassant ni des flous de cadrage, ni de l’absence de quoique ce soit à l’image, seront sa marque de fabrique des années 70 jusqu’au milieu des années 80. Des cadrages, presque absurdes, qu’ils me laissent parfois à penser que Franco cherche à remplir le format standard des 1H30 d’un long-métrage avec des plans totalement vides de sens.

franco2a dans Cinéma bis espagnol

Franco, rêveur ?

Dans cette COMTESSE NOIRE, il y a beaucoup d’amour, pour sa compagne surtout, et on peut se laisser surprendre à imaginer Franco se perdre avec sa caméra sur le corps nu de son aimée, lui donnant à certains égards beaucoup de présence muette (ce qui accentue la force sombre du personnage du vampire), le tout sur une bande son romantique.

Mais à d’autres moments, le caméraman semble si lointain, si timide aurais-je envie de dire, si peu organisé au bout du compte.

Jesùs Franco remontera LA COMTESSE NOIRE pour le circuit du cinéma pornographique sous le titre LES AVALEUSES ce qui nous indique assez bien de quelle substance vitale notre femme vampire s’abreuve.

Dans LA COMTESSE NOIRE, toute cette dimension X est gommée, et donc uniquement suggérée, ne gardant qu’une valeur abstraite, parfois poétique et toujours très 70′s, qui se laisse agréablement apprécier.

D’autres films de Franco tournés de cette manière dans les années 70, sont très agréables aussi, comme BLUE RITA, ou ses versions d’ILSA la louve SS pour ne citer que ceux là.

Puis Franco tournera pour Eurociné, dans les années 80 des films avec trop peu de personnalité et d’ambitions, jusqu’aux années 90 et 2000, période cinématographique de Franco dont je trouve peu d’intérêt (ce qui n’engage que moi, bien entendu).

franco4kmw dans Fantastique

Franco : astucieux ?

Derrière la filouterie de Jesùs Franco envers le spectateur, il y a aussi un manque de moyens financiers évident qui pousse le réalisateur a trouver des astuces, des symboles simplistes de cadrages et de montage, qui rend un résultat souvent bien navrant, mais qui prouve, et au vu de l’immense filmographie du monsieur, qu’on peut être simple, efficace, peu prétentieux artistiquement, tout en étant toujours dans l’urgence, et boucler entre trois à sept long-métrages en une année. D’ailleurs Jesùs Franco interprète souvent lui-même l’un des personnages pour travailler plus vite, et peut-être, pour empocher un cachet de comédien en plus.

franco3 dans Trapard

Franco, anarchiste ?

C’est certain, dans un pays dévoré par la dictature militaire d’où les mouvements libertaires se sont dressés pendant la guerre civile jusqu’à la mort du général Franco, Jesùs Franco a dû comprendre rapidement l’absurdité et la manichéisme de la société espagnole.

Toujours sans foi ni loi, dans ce pays dévoré par la dévotion chrétienne, Franco tournait parfois des scènes de nudité, de sadisme, ou de tortures, au milieu d’une population horrifiée par un tel « spectacle décadent et blasphématoire ».

Et puis finalement, au-delà du résultat souvent décevant de ses films, j’aime toujours imaginer le Jesùs Franco, l’oeil goguenard lorsqu’il a choqué une pieuse villageoise, ou lorsqu’il trompe un comédien, un technicien ou un producteur.

C’est un peu sur ce sympathique salopard que je voulais m’épancher en écrivant cet article, et j’aime toujours autant revoir ses films, même les plus mauvais et les moins personnels, car j’aime retrouver cette hargne et ce foutage-de-gueule, qui finissent toujours par m’amuser à la longue. Mais il y aussi du lyrisme chez Jesùs Franco, et cela aide beaucoup aussi.

Puis Lina Romay est si belle dans LA COMTESSE NOIRE, que rien que pour elle, ça mérite bien un petit retour sur ce film et sur son réalisateur filou de mari.

- Trapard -

4 commentaires pour « La Comtesse Noire »

  1.  
    Fu Manchu
    2 février, 2012 | 11:42
     

    Merci.
    Très intéressant.
    Franco aurait terminé en 92 le Don Quichote de Orson Wells ? Ou est-ce un tout autre film ?

  2.  
    Trapard
    2 février, 2012 | 12:11
     

    Bonne question.
    Franco a ajouté des scènes, des transitions etc, aux plans tournés par Welles.
    Après, à savoir si le résultat ressemble au plan de travail d’Orson Welles ?

  3.  
    Trapard
    2 février, 2012 | 12:25
     

    http://www.imdb.com/title/tt0104121/
    Franco a aussi réalisé la post-synchronisation du film.

  4.  
    Trapard
    2 février, 2012 | 12:56
     

    J’ai pu voir de sympathiques versions de Don Quichotte. Celle de l’Espagnol, Rafael Gil (1947) et celle de l’Ukrainien, Grigori Kozintsev (1957). Mais il y en a d’autres…
    Les deux réalisateurs célèbres pour n’avoir jamais pu terminer leurs tournages respectifs du roman de Cervantès sont Orson Welles et Terry Gilliam.

Laisser un commentaire

Information pour les utilisateurs
Les retours à la ligne et les paragraphes sont automatiquement ajoutés. Votre adresse e-mail ne sera jamais affichée.
Veuillez prendre conscience de ce que vous postez