Feuillets d’Hypnos : Le don ténébreux

Posté le 25 avril 2012

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LE DON TÉNÉBREUX (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 6 d’avril 1991)

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Singuliers destins ! Quel lien mystérieux unit, en effet, Khayman l’intendant de Pharaon, Mekare et Maharet, jumelles magiciennes de l’ancienne Palestine, Maël le Druide, Marius, patricien romain à Massalia, Armand, éphèbe de Quattrocento, Lestat de Lioncourt, Hobereau sous Louis XVI et tueur de loups de la Pointe du Lac, planteur en Louisiane au temps des crinolines ? Oui, quel rapport entre les cyprès moussus du Mississipi et les profondes forêts des Gaules, entre les clavecins des salons à colonnes et les théorbes des palais de San Paolo, entre les hypogées d’Égypte et les chênes creux ? Un vocable tour à tour synonyme de rire ou d’effroi, un écho trouble au cœur des ruelles de Philae à Frisco : vampire !

Si ce saigneur s’avère absent du folklore français, les Grecs le connaissaient déjà sous le nom de lamie ou d’empuse. Chez les Latins, Ovide avait évoqué la stryge, toutes trois démons femelles grandes dévoreuses de jeunes gens et bien distinctes des goules orientales, succubes des cimetières gavées de cadavres. L’Europe de l’Ouest lui préfère les garous plus frustes, plus animaux. À l’Est, au contraire, il défraie, depuis des siècles, la chronique : vourdalaks serbes, nosferats roumains, oupires polonais ou brucolaques.

Le mythe du vampire, monstre aux avatars innombrables, a, de fait, inspiré, outre Bram Stocker pour « Dracula » (1987), des auteurs considérables dès 1750. Au point que Buffon lui-même baptise ainsi, onze ans plus tard, une chauve-souris d’Amérique. Ce qui n’est, de prime abord, tout au plus qu’un sujet de conversation devient bientôt un véritable thème littéraire avec Goethe dans « La Fiancée de Corinthe » (1797) et « La Chanson du Vieux Marin » de Coleridge (1798). Puis, l’époque romantique multiplia à l’envi les poèmes mettant en scène des « hémophages » aimantes, tel Baudelaire dans « Les Métamorphoses d’un Vampire » (1857) :

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournais vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

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La morbidité s’allie ici à l’érotisme. La créature, comme toujours, fascine. Après l’âge poétique s’ouvre, en 1819, l’ère romanesque avec la publication du « Vampire » de John Polidori (bien autre chose que le pitre gay de « Gothic » !), sur un canevas de Lord Byron. À leur façon, Théophile Gautier et « La Morte Amoureuse », Alexandre Dumas et son « Histoire de la Dame pâle », Alexis Tolstoï et « La Famille du Vourdalak » illustreront à leur tour le genre. Plus près de nous, le vampire, consacré premier des personnages fantastiques, est de plus en plus revendiqué par la Science-Fiction. Ainsi, le Zorl de Van Vogt (« La Faune de l’Espace », 1952) ou la Shambleau de Catherine L. Moore (1957) sont aussi d’éternels exilés voués, presque malgré eux, à l’horreur.

Ces dernières années, hors les grands guignols dérisoires des firmes gores à cent mille parsecs désormais de ce noble cœur pétri de honte auquel naguère Klaus Kinski prêta son génie, seuls deux auteurs émergent sans mal de cet hideux fatras de capes et de crocs : Suzy Mac Kee Charnass (« Un Vampire ordinaire », 1982, Laffont) et Anne Rice. Elles renouvellent un pan très codifié de la littérature, un rituel d’amour et de mort maintes fois décrit, en tentant de répondre à deux questions-clés : qui sont les vampires et d’où viennent-ils ? Il n’y est aucunement question de traques à tout va ou d’hallalis vaudevillesques, mais bien de confessions, de ces entretiens-là où l’âme sourd entre les lignes.

Pour la première, le vampire ne serait qu’un E.T. de plus égaré sur la Terre et devenu professeur d’anthropologie au Cayslin College. Pour l’autre, cette race maudite serait née d’une union contraire : celle d’une reine d’Égypte, Akasha, et d’un pur esprit, Amel. Entité malveillante aux pouvoirs étendus qui envie aux humains la chair, la sensation de fouler le sol, le goût du sel, le vent dans les cheveux, le tunnel lumineux qui les propulse après leur mort dans une dimension où lui-même n’a prise. Il décide donc de s’incarner à la faveur de blessures infligées par des courtisans régicides. Fusion effrayante d’où naît un être aberrant, immortel, quasi invulnérable mais nécessairement parasite et ne supportant point le soleil. Vagabond parfois millénaire, c’est, par essence, un être ambivalent qu’Anne Rice a parfaitement saisi.

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Il déteste et, en même temps, il aime ; il mord et, en même temps, il boit, communion qui va bien au-delà de la relation prédateur-proie, substitut d’une sexualité enfuie, amour total, étouffant, qui broie et qui sauve. Il est Dom Juan et Faust, séducteur et sensuel, jeune et riche à foison, sans Commandeur ni prince de l’Enfer veillant à sa juste damnation. Ni ange, ni bête, féal ni de Baal ni d’Allah, il assiste en esthète au défilé incessant des civilisations. Point de hordes effarées armées de pieux et de missels, tout juste quelques érudits fondateurs d’une société secrète : Talamasca, plus bénédictins que Savonaroles. Ses seuls ennemis véritables résident en lui : l’ennui, la solitude, l’incompréhension des siècles nouveaux, voire de ses propres congénères, la folie qui perce sous le mépris puis l’indifférence. Pour ce fringant zombi, Anne Rice excelle à rendre le duel continuel de la mort et de la vie, de la stase et de l’extase, la conquête d’un destin sur le néant, d’un but sur l’inutile.

Entrecroisant patiemment les fils sur la toile complexe du monde, se jouant du temps et des modes, sa trilogie renoue avec la tradition classique. Mais les bouges de la Nouvelle-Orléans et les chapelles en ruines des bayous s’effacent volontiers devant Lestat, vampire devenu rockstar, devant Celle Qu’il Faut Garder, cette reine des damnés que ses chants réveillent d’un sommeil minéral. Talent multiforme, habile à évoquer les villes, les maisons endormies, les donjons, à animer des personnages anachroniques, surnaturels oui, mais si proches, de forts tempéraments tout en nuances à l’opposé d’un Howard pour qui trop souvent le glaive tient lieu de credo.

Comme naguère Matheson (« Je suis une Légende », 1954) qui avait imaginé un unique humain survivant sur une terre post-cataclysmique infestée de vampires, Anne Rice affectionne les renversements de situation. Ces monstres ne vont-ils pas au bout du compte sauver l’humanité !? Postulat intéressant qui fait d’un démon un messie victime, d’une épave un plus-qu’humain. Vengeuse digne des Atrides surgie de la nuit des âges, trahisons, ordalies, combats, vols télékinétiques, voyages, quêtes des catacombes de Rome aux lamasseries sous la neige, filiations infinies nouées de l’Asie au Nouveau Monde, le miracle d’une œuvre grouillante et claire où la magie ne s’éloigne jamais du cœur vivant.

- Mandragore (1991 ) -

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