PLAN FOCAL : LA NUIT DES MORTS VIVANTS

Posté le 9 mars 2013

LA NUIT DES MORTS VIVANTS (1968) de George Andrew Romero (par Trapard)

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Voici une analyse toute personnelle du film de George Romero, LA NUIT DES MORTS VIVANTS, dont l’auteur, autrement dit moi-même, reconnaît totalement comme étant un regard subjectif sur le travail d’une autre personne. Elle peut donc en être facilement contestable par un tiers.

13030907362115263610947571 dans FantastiqueLA NUIT DES MORTS VIVANTS commencerait presque de manière tout ce qu’il y aurait de plus banale : un frère et sa sœur vont déposer une gerbe sur la tombe de leur père. Un geste honorable et qui serait presque anodin en soit, si les deux orphelins ne se retrouvaient pas seuls dans une bourgade paumée des États-Unis. On retrouve donc ces deux adultes loin de toute civilisation, dans un vieux cimetière, face à une ancienne autorité perdue : feu-leur père. Le cadrage volontairement serré sur eux nous entraîne vers une sorte d’intimité, comme vers celle d’une chambre commune aux deux enfants, où le décor du cimetière perd peu à peu de son importance. Le grand-frère commence alors à taquiner sa petite sœur, comme il l’aurait sûrement fait des années plus tôt, et comme beaucoup de grands frères l’ont fait avec de plus petits qu’eux. George Romero créé donc déjà un cadre pour y enfermer un jeune public, spectateur de son film, ou même un public plus âgé qui retrouverait d’anciens souvenirs ou des réflexes de l’enfance. Le réalisateur peut donc commencer sa tambouille méticuleuse et faire monter la sauce avec doigté et intelligence…

C’est justement en jouant avec les brimades du grand frère qui plaisante sur la bizarrerie des personnes qui errent dans le cimetière, et les plaintes en réponse de la petite sœur, que Romero peut laisser approcher son premier mort-vivant, aussi lent soit-il, jusqu’à nos deux protagonistes. Et avec ce zombie que l’on ne voit pas réellement approcher, le réalisateur nous donne déjà l’indication de la vitesse à laquelle se déplaceront les autres de son espèce, et ceci pour le reste du film. Mais le spectateur en obtient une conclusion de manière très nuancée, puisqu’à partir de l’instant où le mort-vivant se déplace au milieu des cris de nos joyeux ex-bambins, les cadrages se décentrent peu à peu, plaçant les décors dans tous les sens, et par cet effet c’est tout l’espace-temps qui en devient abstrait. Le noir et blanc très contrasté accentue aussi très bien ce rendu.

13030907385315263610947572 dans TrapardLa suite, vous la connaissez aussi, puisque le grand-frère se fait surprendre et se tue en tombant sur une pierre tombale. La sœur, traquée, fuit vers la voiture, mais sans les clés de contact, elle tente d’abord de se protéger avec une fenêtre de la place avant (pensez à votre automobile, comme second domicile ou second lieu de protection). Mais le zombie brise la vitre comme on brise l’intimité de notre dernier refuge. Puis la jeune femme fait glisser le véhicule sur une pente, pour se défendre et s’éloigner. Tout le rythme de cette scène est brutal et haché, et la voiture est alors violemment immobilisée, et la jeune court jusqu’à une maison, prise de panique, autant que le cadrage qui cherche à nous égarer. Un homme l’aide enfin à rentrer et ferme la porte derrière eux deux. Notre jeune femme vient donc de passer plusieurs étapes puisqu’elle s’est d’abord sentie une gamine isolée et frustrée par son grand-frère, sans la défense d’un père décédé, pour se faire ensuite brimer par une créature beaucoup plus cruelle que son frère. Elle en est encore traumatisée…Et elle semble encore, par accumulation, se retrouver face à une autre panique de l’enfance, qui s’avère, ici, sortie de tout contexte social protecteur : celle de se retrouver face à un Afro-Américain…

Donc Roméro semble vouloir ici faire le point sur la crainte qui règne entre les communautés, et au moment où la jeune femme se voit proposer de l’aide, dans son angoisse, elle ne voit qu’une seconde agression et devient soudain comme prostrée, telle une enfant qu’on a volontairement exclue de tout son contexte social douillet. Sans parler de ce vieux proverbe humoristique, qui cache souvent certains degrés de profondeurs plus ou moins reconnus, qui dit qu’ « en toute femme blanche, sommeille un Noir… ».

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L’Afro-Américain, qui tente avant tout de protéger contre toute agression d’un ennemi encore inconnu la maison qui les abrite désormais tous les deux, tente alors dans un premier temps de réconcilier la jeune femme, mais en vain. Il commence donc à entreprendre, et la protection de la maison avec des planches, et le reste de l’intrigue du film, en main. Et le spectateur de changer aussi de points de vue et de repères…

Pour revenir sur le contexte social aux États-Unis, en 1968, une contestation de la communauté afro-américaine revendiquait, à cette époque, un droit à un respect en tant que citoyens américains, au même titre que les autres communautés.

13030907450515263610947574Et c’est petit à petit que le film de Roméro laisse apparaître une attaque forcée de ses morts-vivants envers la maisonnée, dont deux nouveaux couples de rescapés viennent s’ajouter à nos deux protagonistes précédents. Un couple de teenagers et un couple d’adultes et leur fillette blessée (on apprendra par la suite qu’elle a été mordue par un zombie) s’étaient terrés dans la cave de la maison, sans que personne le sache. Tout le monde se retrouve alors réuni au rez-de-chaussée, et comme lors d’une guerre imaginaire (en 1968, la guerre du Vietnam battait son plein), la personnalité de chaque rescapé explose et se dévoile. Le couple de parents se retranche dans des responsabilité familiales, et le jeune teenager semble tiraillé entre le réconfort envers sa petite amie et de nouvelles responsabilités pour s’émanciper au sein d’un groupe qui n’est ni sa famille, ni son employeur, mais qui naît d’une nouvelle forme d’autorité adulte (qui remplace peut-être celle de son père) : celle de l’Afro-Américain. Ce dernier semble être le plus seul et le mieux organisé dans cette solitude face à une situation de danger. On en revient donc ici à la métaphore citée plus haut, de la communauté afro-américaine semblant toujours livrée à elle-même, dans un pays qui ne lui reconnaît pas encore de place en-dehors de l’idée d’être différente, de par sa couleur de peau. Excepté sans doute, avec les nouvelles générations, le teenager semblant presque démuni face à deux autorités adultes : l’Afro-Américain et le père de famille.

Le reste du film évolue ensuite à partir de cette base. Outre un conflit qui éclate entre l’Afro-Américain et le père de famille qui refuse de recevoir des ordres, mais qui se retrouve dans l’incapacité d’agir de par sa propre initiative, et la fillette zombifiée qui dévore sa mère, incapable de se défendre face à l’amour qu’elle porte à son enfant, le film se termine avec l’Afro-Américain et la sœur du début comme uniques survivants.

13030907473415263610947581Pour conclure son film, Romero inverse alors son point de vue pour s’éloigner de la maison, pour nous faire découvrir qu’entre temps des milices armées se sont organisées pour éliminer les morts-vivants de la région. Comme dans tout lynchage organisé, et peu importe l’agresseur, l’union fait la force et des groupes se sont soudés, et on décapsule des bières en faisant griller des brochettes, nos joyeux miliciens éméchés tirant à distance sur nos lents morts-vivants, comme dans un jeu de foire. Puis la région est quadrillée, et de petits groupes armés se déplacent avec des chiens, et l’un d’eux passe devant la maison, par la fenêtre de laquelle notre Afro-Américain fait un signe de reconnaissance. N’étant visible, de loin, que par l’entrebâillement d’une fenêtre, un peu comme un visage au centre d’une cible, c’est sans l’embarras d’un doute que l’un des miliciens fait feu et atteint l’homme en pleine tête. Une conclusion qui ramène évidemment à la critique de l’époque qui exprimait que si les afro-américains ne pouvaient prétendre à une concrète citoyenneté, ils ne pouvaient être que de la chair à canon, en s’enrôlant pour se battre au Vietnam.

- Trapard -

(Les Echos d’Altaïr ne sont en aucun cas responsables des liens publicitaires présents dans les textes)

4 commentaires pour « PLAN FOCAL : LA NUIT DES MORTS VIVANTS »

  1.  
    Vince
    10 mars, 2013 | 4:44
     

    Excellent article pour un excellent film à voir effectivement dans sa version original,
    Et comme cité, plein de sens cachés sur notre délicieuse humanité.
    C’est sans doute ces délices qui attirent les morts vivants à encore y gouter.
    :mrgreen:

  2.  
    Jean Beauvoir
    10 mars, 2013 | 10:21
     

    Comme indiqué au début, c’est une analyse personnelle, donc il n’y a rien à dire. Chacun a la sienne. Personnellement, je ne fais pas d’analyse implicite des films (notamment épouvante et fantastique), je les regarde au premier degré. Je regarde ce film de Roméro comme un combat pour la survie, avec certes quelques discussions (parfois un peu longues à mon goût), mais surtout de l’action. Si je veux vraiment me prendre la tête, alors je me lance dans la lecture de l’Introduction à la métaphysique par Martin Heideger.

  3.  
    Trapard
    10 mars, 2013 | 20:12
     

    Bien entendu. Chacun regarde un film, qu’il soit d’épouvante, de fantastique ou autre, à sa manière.
    Je pousse peut-être l’analyse politico-sociale du film un peu loin, puisque George Romero a avoué avoir choisi son personnage principal parce qu’ « il était tout simplement le meilleur lors des auditions pour le film ».
    Mais, faire comme si des codes de réalisation n’existaient et que les réalisateurs n’en jouent pas, en ouvrant ou en fermant des grosseurs de plan, pour créer un climat fermé, intime, ou claustrophobique, ou en utilisant des symboliques de cadrages, c’est presque vouloir renier tout un métier que de refuser cette simple évidence.
    C’est comme renier aussi Jacques Tourneur, Robert Wise ou même Alfred Hitchcock. Leurs films étaient écrits et dessinés avant d’être tournés. Un réalisateur de films d’horreur tourne son film pour mentir délibérément (visuellement parlant) à son public. Si ce n’était pas le cas, ils feraient un autre métier.
    Roger Corman, John Carpenter, et d’autres encore expliquent volontiers leur facilité de réalisateurs, avec laquelle ils effraient leur public en jouant sur un mode de réalisation qui s’associe à une vision très générale de la psychologie d’un potentiel spectateur. ça n’a rien d’exceptionnel en soi, et c’est pour ces raisons, qu’un film d’horreur fonctionne ou ne fonctionne pas.
    Pour mieux comprendre cette logique, il suffit simplement de revoir un film d’épouvante qui ne fonctionne pas, et les raisons pour lesquels le réalisateur (mais aussi le cadreur, le monteur, le maquilleur etc etc) n’arrivent pas à nous effrayer, deviendront évidentes si on a envie de s’y attarder un peu…
    Mais on peut aussi, et simplement, regarder un film d’horreur pour se faire peur, c’est aussi le but premier avec ce genre de films.
    Enfin, concernant la contextualisation du film, et même si je brode un peu avec mon article, ce n’est pas moi qui invente cette époque, ni que le cinéma américain de 1967 à 1972, soit très empreint de la guerre du Vietnam de manière non-explicite, et des mouvements socio-politiques, et ceci plus particulièrement dans le cinéma indépendant, je ne l’invente pas non plus.
    Mais encore une fois, je dépasse peut-être une certaine limite de déontologie, en brodant subjectivement, mais comme tu l’écris, Jean Beauvoir, je l’annonce d’entrée.

  4.  
    trapard
    17 juillet, 2015 | 7:42
     

    Un documentaire qui fait le parallèle entre la politique américaine, la guerre du Vietnam et le film de George A. Romero…Mais aussi avec d’autres grands classiques du cinéma d’horreur.

    http://images.moviepostershop.com/the-american-nightmare-movie-poster-2000-1020447934.jpg

    THE AMERICAN NIGHTMARE (2000) réalisé par Adam Simon.
    Un pannel d’extraits et d’interviews autour du cinéma horrifique américain,de la fin des années 60 jusqu’au milieu des années 70, avec l’influence des événements majeurs de l’actualité de l’époque sur ce cinéma en particulier.
    Avec John Carpenter, George Romero, Wes Craven, David Cronenber, John Landis…

    Le film en version complète en v.o.

    https://www.youtube.com/watch?v=k5v03a_zCSM

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