RAY BRADBURY : THE JAR / LE BOCAL (1944)

Posté le 29 décembre 2013

RAY BRADBURY : THE JAR / LE BOCAL (1944) dans Erwelyn 14072703494415263612413227

Erwelyn, du site Culture Martienne, vous invite désormais à découvrir ou redécouvrir une nouvelle de science-fiction ou de fantastique. Laissons donc la place, régulièrement, au travers de cette rubrique, à ces petites tranches de littérature tout aussi passionnantes, originales et dignes d’intérêt que les romans.

13122907263815263611853022 dans FantastiqueRay Bradbury, un grand romancier et novelliste de science-fiction. On lui doit notamment les Chroniques Martiennes et un roman phare Fahrenheit 451. Mais il a aussi beaucoup œuvré pour le fantastique et Le bocal (The Jar) est une bonne représentation de ces textes macabres qu’il aimait écrire tout en gardant cette beauté d’écriture qui le faisait être surnommé « le poète de la science-fiction ».

L’histoire démarre dans une foire et plus précisément devant l’attraction la plus populaire : « une de ces choses pâles qui flottent dans un bain d’alcool et de plasma, rêvant indéfiniment et tournoyant lentement, avec des yeux morts, pelés, qui vous regardent toujours et ne vous voient jamais ». Le héros s’appelle Charlie. Il est fermier. Complètement envoûté par le bocal dans lequel flotte la créature, il convainc le responsable de la foire de le lui vendre. Rentré chez lui, il dresse littéralement un hôtel pour ce qui devient pour lui l’ « empereur » de la place. Les gens se mettent à arriver de partout pour observer, philosopher, extrapoler sur le contenu du bocal. Etrangement, chacun y voit une chose différente et personne n’arrive à se mettre d’accord, ni sur la couleur des yeux, ni sur celle des cheveux, de même si la chose bouge ou non. Pour finir, chacun semble y voir la manifestation d’une entité diabolique, quelques lourds secrets enfouis, ou une culpabilité profonde. Pour Juke, la chose du bocal le renvoie à une expérience douloureuse de son enfance : petit, il a du noyer des chatons qui venaient de naître. Madame Tridden, elle, y devine la forme de son petit garçon de trois ans, perdu dans les marais. Quant à Thedy, la femme de Charlie, en scrutant le bocal, remarque que la chose à l’intérieur ressemble pour beaucoup à ce Charlie pour qui elle a peu de respect. Lui, fatigué de son infidélité et parce qu’elle menace son objet fétiche finit par l’assassiner. Désormais, quand Charlie regarde le bocal, lui aussi y trouve quelque chose de familier. Sûrement maintenant, enfin, la femme de Charlie ne s’égarera plus du droit chemin.

13122907280515263611853023 dans LittératureCette nouvelle accentue l’image souvent étrange des foires représentée la plupart du temps par des nains, des êtres difformes ou autres « monstres » à barbe. La nature diabolique du bocal est suggéré très vite par la fascination qu’il suscite sur Charlie mais aussi sur son propriétaire, puis sur tous les observateurs à venir. Elle met le doigt également sur la solitude des uns et des autres. Charlie espère au départ que la chose le rapprochera de sa femme. Plus tard, il apprécie la communauté et les échanges qui se créent autour d’elle. Le bocal devient un catalyseur mettant en lumière les peurs, les frustrations, les souvenirs douloureux. Par son absence totale de forme identifiable, la chose à l’intérieur peut devenir n’importe quoi aux yeux de chacun. Ce qui est d’autant plus morbide, c’est que ce sont les côtés les plus sombres qui se révèlent. Paradoxalement, comme le signale un des personnages : « si nous découvrions ce que c’est que ce fichu machin, il n’y aurait plus aucun sujet de conversation ».  L’étrangeté de l’objet amène le lecteur à entrevoir une fin tragique et à considérer que ce soit lui qui pousse au mal. Bien évidemment, le mal profond est en chacun de nous et la chute sinistre qui se profile n’est que la conséquence d’une exacerbation chronique de Charlie devant la méchanceté et l’égoïsme grandissants de sa femme. Le malaise réside principalement dans le fait qu’il gardera sa vengeance bien au chaud dans le formol, à la vue de tous ; eux qui ne verront que ce qu’ils veulent bien voir.

13122907294715263611853024

Deux adaptations de cette nouvelle ont été faites. La première est réalisée en 1964 par Norman Lloyd pour la série TV Hitchcock présente. Très fidèle au texte, tant au niveau de l’histoire que de l’ambiance, renforcée par le noir et blanc de l’époque, elle retranscrit parfaitement l’angoisse et la tension montante. Toutefois, trois scènes sont ajoutées dont deux qui ôtent un peu le suspense. La première, sans grand intérêt, est le vol du bocal par un des amis de Charlie. Les deux autres sont plus préjudiciables. Lors de la dispute entre Charlie et sa femme, celle-ci ouvre le bocal et en extrait le contenu. Cette séquence reprise plus tard de façon moins convaincante encore par Tim Burton n’est pas du tout évoquée dans le texte de Bradbury qui préfère laisser le doute quant à ce qui se trouve vraiment dans le bocal (arnaque ou réelle créature, le mystère reste entier). La dernière scène qui clôture l’épisode est elle franchement décevante. Contrairement à la nouvelle qui laissait entendre que quel que soit la chose dans le bocal (tête de la femme ou créature) les gens continueraient à y voir ce qu’ils veulent, ici, une enfant reconnaît la barrette à cheveux de Thedy. Tout le monde se met à hurler. Charlie est démasqué et la chute moins efficace.

13122907320315263611853025

La version de Tim Burton, réalisée à ses premières heures pour la nouvelle mouture d’Hitchcock présente (Saison 1 épisode 20) en 1986, est un libre remake en couleur. Beaucoup plus moderne, elle démarre néanmoins sur une ouverture noir et blanc qui introduit une donnée supplémentaire : la date de publication du texte initial. En effet, The Jar a été écrit en 1944, en pleine seconde guerre mondiale et Tim Burton décide d’en faire écho en mettant en scène dès l’ouverture un nazi à la poursuite d’une jeune femme. Cette dernière se réfugie dans un magasin derrière une étagère où est posé un mystérieux bocal. Quand l’homme arrive à son niveau, il semble hypnotisé par l’objet, lâche un : « Entchuldig’ » (« Pardon » en allemand) et repart en laissant la femme, qui, du coup, lui tire une balle dans le dos. Quarante ans plus tard, Knoll, un artiste raté, dégotte dans une casse le bocal soigneusement caché sous le capot d’une vieille voiture. Il l’expose avec sa collection d’art. L’affluence est quasi immédiate. Sa femme Erica décide alors de détruire ce qu’elle juge n’être qu’une ridicule blague. Knoll la tue et remplace la créature par la tête d’Erica. Une nouvelle œuvre d’art vient enrichir son exposition.

13122907334715263611853026

Cette adaptation souffre de nombreuses imperfections. D’abord, elle est bien moins angoissante que l’originale. Il n’y a plus la dimension psychologique de la nouvelle bien retranscrite en 1964 par Lloyd. L’accent est mis rapidement sur la relation de l’artiste et de sa femme infidèle alors que dans le texte de Bradbury, cette donnée, certes présente, va crescendo afin d’en apprécier encore plus la chute. Le portrait de Charlie révélait un personnage, frustré, rongé par le mal-être et qui au travers du bocal s’entoure de nouveaux « amis », se crée un nouveau lien social. Même s’il restait en retrait par rapport aux conversations, il n’en était pas moins l’observateur d’une sorte d’unification qui se faisait autour de la chose. Il y avait aussi une dimension métaphysique concernant ce qui est et n’est pas qui disparaît totalement chez Tim Burton. Knoll est lui aussi frustré par son manque d’inspiration et les tromperies de sa femme mais la comparaison s’arrête là. Et c’est bien dommage. Autre faiblesse : si l’idée de faire un rapprochement avec la deuxième guerre mondiale était intéressante, on ne retrouve aucune liaison avec cette intro par la suite. Quant à la scène où mari et femme se battent tout en détruisant la chose tombée du bocal, elle est complètement ridicule. Surtout qu’elle met en lumière la créature (bien plus que dans la vision de Norman Lloyd) qui perd d’un coup tout son mystère, toute bizarre qu’elle demeure. La foire, elle, est remplacée par une pseudo casse où seul le personnage du nain fait un clin d’œil au texte original.

À noter que l’intro et la clôture de l’épisode par Alfred Hitchcock est la même que la première version mais colorisée.

Vous l’aurez compris, il faudra donc privilégier le texte de Ray Bradbury pour apprécier à sa juste valeur cette sordide histoire.

- Erwelyn -

  • Le bocal (The Jar) dans Le pays d’Octobre de Ray Bradbury publié chez Présence du futur
  • The Jar Norman Lloyd à visionner ici.
  • The Jar Tim Burton à visionner ici.

6 commentaires pour « RAY BRADBURY : THE JAR / LE BOCAL (1944) »

  1.  
    Trapard
    29 décembre, 2013 | 17:49
     

    Super article Erwelyn. Je dois bien avouer que ton analyse est tellement captivante et si détaillée que je ne trouve pas vraiment d’intérêt à enchaîner sur la nouvelle de Bradbury. Je vais la laisser dormir un moment, puisque je l’ai dans une compilation de nouvelles d’horreur à la maison, et j’y reviendrai plus tard. Merci pour les deux adaptations que je vais regarder tranquillement par contre.

  2.  
    erwelyn
    29 décembre, 2013 | 19:02
     

    En fait j’ai hésité à dévoiler la chute. Mais si je ne le faisais pas, cela limitait l’analyse des adaptations. Or, ce qui m’amuse dans ces articles c’est justement d’aller au delà du texte. Dans ces conditions, difficile d’éviter le spoil. Sinon, ce que je ne dis pas ouvertement dans ma chronique, c’est que j’ai été extrêmement déçue par cette œuvre de jeunesse de Tim Burton. On sent l’exercice de style et on est encore loin de la « pâte Burton » qui se démarquera plus tard.

  3.  
    Dom
    29 décembre, 2013 | 19:23
     

    Bravo pour cet article !
    Il semble en effet particulièrement complexe d’adapter une nouvelle au cinéma sans en trahir l’esprit, et en transcrivant par l’image toute la richesse et la subtilité des messages qu’elle contenait. Surtout dans le cas de Bradbury, avec toute la « poesie » qu’il parvenait à faire vivre dans ses textes !

  4.  
    Skarn
    29 décembre, 2013 | 20:54
     

    Toujours privilégier les textes!
    Je ne connaissais pas du tout, et ton article m’a donné envie de découvrir cette œuvre. En livre en tout cas.

  5.  
    29 décembre, 2013 | 21:48
     

    Quel succès Erwelyn !

  6.  
    erwelyn
    29 décembre, 2013 | 22:07
     

    :$

Laisser un commentaire

Information pour les utilisateurs
Les retours à la ligne et les paragraphes sont automatiquement ajoutés. Votre adresse e-mail ne sera jamais affichée.
Veuillez prendre conscience de ce que vous postez