ARC-BOUTAGE – chapitre 1

Posté le 7 décembre 2014

Suite à une proposition lancée par un membre du groupe des Échos d’Altaïr IV sur Facebook de créer une nouvelle fantastique participative, donc écrite à plusieurs mains, certains membres de ce même groupe ont répondu à l’appel.

Les Échos d’Altaïr reprend donc le principe des textes à épisodes « à suivre » de la presse d’antan à la différence que l’auteur et le style d’écriture changeront à chaque nouvel épisode. La seconde partie de cette nouvelle collective provisoirement titrée « Arc-Boutage » et dont le blog vous présente aujourd’hui la première mouture, se développe en ce moment-même par un autre rédacteur dont vous connaissez sûrement les chroniques publiées sur ce même blog. Skarn a d’ores et déjà comme délai un mois complet pour nous pondre une suite. Et ainsi de suite avec de nouveaux rédacteurs jusqu’à ce que la boucle se boucle et que la nouvelle trouve sa conclusion. Si vous-même vous aimez le Fantastique et que vous vous sentez l’âme d’un scribouilleur bouillonnant et, surtout, que l’évolution de cette nouvelle vous inspire, n’hésitez pas à nous rejoindre dans le groupe et à nous proposer votre participation.

Arc-Boutage

ARC-BOUTAGE - chapitre 1 dans Fantastique 14120706195715263612773474

Je m’appelle Dominique, homme de la quarantaine, grisonnant, aimable et élégant en société. Mais c’est une apparence.

Je tairais le reste de mon identité. Je peux juste vous dire que mes plus lointaines origines ont une souche qui sèche quelque part dans l’humidité du Berry et que pour ma part j’ai grandi à Nouméa loin de mes aïeux. J’ai seulement croisé l’un d’eux lors de ma puberté, mais pas physiquement. Ou plutôt, pas de la manière commune qui nous fait entendre ce qu’est habituellement une « rencontre physique ». Je n’ai jamais su son nom mais j’ai appris beaucoup plus tard que cette personne était la mère de ma grand-mère paternelle et qu’elle se prénommait Dominique tout comme moi. Plus tard aussi, on m’apprit en m’énumérant mon ascendance la plus complète possible, que cette femme pratiquait le métier de « rebouteux ». Mais aussi, qu’elle était une femme très discrète, « une femme de l’ombre » comme la désignait ma grand-mère, et qu’elle était une fidèle collaboratrice du Maire de son petit village. Très peu d’habitants de ce village connaissaient le timbre de la voix de Dominique car elle sortait très peu de sa vieille maison en pierres dans laquelle elle vivait une partie de son temps avec son mari blessé à la guerre, et où elle cultivait son minuscule potager dans un jardin juxtaposé à la petite bâtisse. Elle n’apparaissait qu’à quelques manifestations politiques organisées par le Maire lorsque celui-ci invitait ses concurrents à écouter ses discours et à y débattre. Dominique restait toujours à l’écart et semblait toujours écouter le Maire avec une attention extrême. Mais je compris bien plus tard que sa présence n’était jamais anodine en ces moments précis et qu’au-delà de son regard noirci par quelques ombres de toitures, Dominique observait fixement un à un chaque auditeur présent.

Je compris aussi, à l’aide de mon expérience personnelle, que cette femme qui se camouflait derrière la désignation socialement admise en cette lointaine période berrichonne, de « rebouteux » ou de « celui qui remet les os bout-à-bout ». Je compris queDominique ne reboutait, ne réparait, ni ne soignait jamais rien. Elle qui fut pour moi une ancêtre assez peu éloignée n’avait comme autre don d’arc-bouter, de tordre l’âme des êtres vivants dans le seul but de les briser.

« Chacun a reçu de Dieu un don particulier

Qu’il le mette au service des autres. »

(I Pierre 4)

Je ne saurais dire si c’est par la présence de Dieu que j’ai un jour « rencontré » Dominique alors que je n’étais qu’un très jeune collégien. Il n’était d’ailleurs nullement question de Lui à cette période durant laquelle tout mon corps se transformait puisque Dieu semblait déjà si loin de moi. Presque aussi loin que le jour où, tout petiot, j’avais pénétré le regard clair de ma mère et que je lui avais très sèchement susurré « Ne me parle plus de ton Dieu. Le mien est déjà à mes côtés ».

Je marchais donc depuis quelque temps déjà sur les talons de Dominique avec mes pieds plats déformés par de fréquentes marches adolescentes, nus pieds. Ces mêmes marches qui déformèrent mes jambes, les arc-boutant légèrement au point même qu’un soir, fouinant en cachette dans une veille malle familiale en bois et recouverte de poussière, j’eus la très anxieuse sensation de m’entrapercevoir dans l’image translucide d’une vieillarde aux jambes arc-boutées. Et c’est en extirpant cette vieille plaque de verre aux impressions faussement délavées, un très vieux daguerréotype familial sur lequel une femme âgée au visage déformé et brouillé par une mauvaise mise au point ou par je ne sais quel mouvement brusque de la part du photographe. J’y entrevoyais néanmoins cette vieille qui semblait tendre de toutes ses forces le bras ainsi qu’un doigt en direction de l’objectif, et sur le verso de laquelle était annoté sur un autocollant jauni ces quelques mots énigmatiques :

Geste de transmission,

De Dominique,

6 juin 1866.

À Dominique,

6 juin 1966.

Je m’appelle Dominique, homme de la quarantaine, grisonnant, aimable et élégant en société. Mais laissez-moi plutôt vous expliquer qui je suis réellement.

- Trapard -

(Crédit photo : Le fils des Nhän. Cliché pris à proximité d’un lieu tabou dans la vallée de l’Amoa.)

3 commentaires pour « ARC-BOUTAGE – chapitre 1 »

  1.  
    Erwelyn
    7 décembre, 2014 | 16:51
     

    Eh ben ! c’est pas mal, et ambitieux. J’ai hâte de lire ce que Skarn va nous pondre à la suite de cette première mise en bouche.

  2.  
    Skarn
    9 décembre, 2014 | 9:24
     

    Et bien voilà, la suite est bouclée. J’espère que ça vous plaira.

  3.  
    trapard
    22 septembre, 2016 | 21:18
     

    Quelques liens très intéressants sur les rebouteux :

    http://www.rebouteux.org/rebouteux.org/Rebouteux.html

    http://www.science-et-magie.com/sm50/sm0004pier.htm

    http://sante.journaldesfemmes.com/muscle-os/dossier/chiro-kine-osteo-rebouteux-s-y-retrouver/le-rebouteux-ancetre-de-l-osteopathe-et-du-kine.shtml

    Et pour le Berry (qui est la région où la famille de mon père est née et enterrée, et référencée dans les communes depuis la Révolution. Avant c’étaient les églises qui enregistraient les identités) :

    http://berrichou.free.fr/berry_sorcier.htm

    http://www.telerama.fr/monde/berry-et-sorcellerie,45731.php

    En fait, je n’ai inventé qu’à moitié puisque la maman de ma grand-mère pratiquait le reboutage en Indre, en Berry, et j’ai habité plusieurs années en face du cimetière du PK4 (donc les histoires de feu-follets je ne les invente pas). :D
    Puis les relations politiques des rebouteux ont toujours existé. Les rebouteux n’étaient pas riches mais ils jouissaient d’un certain prestige populaire.

    Pour ce qui est des films sur les rebouteux (que je ne mélangerait pas avec les films de sorcelleries qui viennent d’autres cultures païennes, ni avec les films sataniques ou d’exorcismes qui sont inspirés du Christianisme)… il y « Si le soleil ne revenait pas » (1987) de Claude Goretta avec Charles Vanel, qui ressemble assez à un film post-apocalyptique. En tout cas il est sorti en 1987 en pleine vague de post-nukes :

    L’intrigue : Anzevui, vieillard prophète et sorcier, annonce à son petit village montagnard suisse que le soleil ne reviendra pas. La menace de mort qui plane sur la petite communauté va bouleverser le comportement de ses membres. Certains cèdent à la panique, d’autres font des réserves et les jeunes gens se moquent du vieillard. Seule, Isabelle va se dresser contre la fatalité.

    Et « Mon âme par toi guérie » (2013) que j’ai très envie de voir.
    http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=218130.html

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