ARC-BOUTAGE – chapitre 5

Posté le 22 février 2015

Souvenez-vous que suite à une proposition lancée par un membre du groupe des Échos d’Altaïr IV sur Facebook de créer une nouvelle fantastique participative, certains membres de ce même groupe avaient répondu à l’appel. Trapard, Skarn, Jean Bessaudou et Gaulois ont chacun eu un mois de délai pour écrire une première partie, puis une seconde, une troisième et enfin une quatrième. Par manque de nouveaux rédacteurs, le serpent s’est mordu la queue, et c’est Trapard, le premier rédacteur de la nouvelle, qui a repris le cours de l’histoire là où elle en était restée pour lancer avec cette cinquième partie un nouveau défi à Skarn. Mais si vous, vous aimez aussi le Fantastique et que vous vous sentez l’âme d’un scribouilleur bouillonnant et, surtout, que l’évolution de cette nouvelle vous inspire, n’hésitez pas à nous rejoindre dans le groupe (ou nous contacter ici) et à nous proposer votre participation.

Arc-Boutage – chapitre 5

ARC-BOUTAGE - chapitre 5 dans Fantastique 15022206094015263612995976

Lorsque j’étais enfant, j’habitais en face d’un cimetière. Le matin en ouvrant les volets de ma petite chambre, je tombais toujours nez à nez avec cette longue étendue de tombes surmontées de croix alignées symétriquement dans le creux d’une colline qui m’obstruait l’horizon. Il m’arrivait souvent d’attendre de longues minutes, parfois plusieurs heures, l’éclosion d’un feu-follet coloré jaillissant d’une tombe, comme d’autres pourraient espérer voir passer une étoile filante. À l’inverse de ceux-là, je ne pointais jamais le nez ni vers le ciel, ni vers l’horizon bleu, mais c’était dans l’attente de la putréfaction d’un corps mort que s’assoupissait régulièrement mes espérances. Généralement, mon regard englobait le cimetière complet et je jouais à choisir une, voire deux ou trois tombes, et je misais sur le temps humide de l’été calédonien pour voir naître d’elles cette petite lueur colorée dont la portée du vent m’indiquerait une direction pour une promenade.

Mais aujourd’hui, c’est Zarathoustra qui me guidait.

Et c’est devant ce marais salin que mon regard s’alourdit de paresse. Je vais devoir le traverser et si j’en jauge la superficie de la mangrove complète, mon corps s’embourbera au moins jusqu’à la taille, voire même jusqu’au torse à certains endroits. Je serai une proie facile.

Mes chaussures alignées sur la rive craquelée, je sors une pièce de 100cfp de ma poche et m’agenouille un instant pour remercier la bienveillance de ceux qui se sont autrefois égarés dans ce marais, et qui erreront colériques tout près de moi. Puis je me gonfle de la force de la mangrove, un terrain chaleureux qui a toujours été mon allié depuis que je m’y suis autrefois perdu pour m’y retrouver. J’hume et me nourris profondément des odeurs acres de la vase, puis mes pieds commencent enfin à travailler le sol meuble à l’intuition, en direction d’un énorme bouquet de palétuviers qui se pose là, en face de moi. Je sais que, glacé dans l’apparence des branches et des feuilles humides, frétille à peine une silhouette sombre qui me guette. Le front baissé, les cheveux me dégoulinant dans les yeux, je ne lui partage pas mon regard. Les bras ballants mais alertes, je ne donne à voir que ma lente traversée agrémentée des bruits d’absorption de la vase sous mes pieds à chacun de mes pas lents.

Puis une douleur vive survient. Mon thorax est soudain oppressé. Je dois le libérer, très vite. L’étreinte me fait vaciller. D’abord sur ma jambe droite. Puis sur la gauche. Quelqu’un m’a saisi, et si je ne le repousse pas maintenant, je serai rapidement broyé. Alors je gonfle ma poitrine et fais rouler de l’air tiède jusqu’à mon bas ventre, puis me laisse tomber à plat, le nez dans la vase… Les narines et la bouche pleines d’âcretés, je me redresse alors, identique à mon ennemi, le corps totalement enduit du sel et des larmes brûlantes de la mangrove. « Il est impossible de me perdre une seconde fois » fut la pensée unique qui jaillit brûlante à mes yeux, au même moment où j’expulsais l’air de mon ventre.

Je dois désormais me nourrir du centre nerveux de celui qui est en face de moi. Il en a sûrement un, même caché au plus profond d’une de ses vies passées. S’il est dressé à cet instant pour me nuire, c’est qu’il s’est autrefois recroquevillé pour ne plus être blessé, pour ne plus se sentir broyé. Et pour en détruire d’autres que lui.

Je trouverai le cœur de cette ancienne blessure, puis je poserai simplement mon index dessus et l’enfoncerai le plus simplement et le plus profondément du monde, pour la crever de son jus. Et si la douleur parvient à raviver ses vertèbres, je les nouerai afin de les rompre, nettes.

Me vint alors un léger désir de vin chaud. Ce soir, ce vin sera la récompense de mes efforts de l’instant.

Il sera doux comme les lèvres de Sarah. Et il se nappera de l’atmosphère ambiante comme le corps de mon ennemi terrassé, agonisant.

De ma terrasse, je savourerai ce nectar en attendant que jaillisse de lui son dernier feu-follet. Cette fois-ci, je miserai sur sa couleur.

- Trapard -

(Dessin de Zay)

2 commentaires pour « ARC-BOUTAGE – chapitre 5 »

  1.  
    Trapard
    2 mars, 2015 | 19:22
     

    Remerciements : ZAY pour son dessin.

    Jeu des 2 références dans cette vidéo de graff avec ZAY :
    Trouver les deux classiques de l’horreur des 70′s dont la vidéo reprend les thèmes musicaux.

    https://www.youtube.com/watch?v=uZl31duV6Uw

  2.  
    2 mars, 2015 | 21:52
     

    Ça s’annonce plutôt bien la déco ! ;-)

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