ARC-BOUTAGE – chapitre 7

Posté le 3 mai 2019

Reprise de notre nouvelle fantastique participative, ou « histoire sans fin », lancée il y a fort longtemps sur Les Échos d’Altaïr. Et c’est à Art Pour que nous la devons à l’occasion de cette année des 10 ans du blog. Si vous souhaitez vous aussi y participer, contactez nous sur morbius501@gmail.com. En attendant vous trouverez tous les précédents chapitres ici.

Arc-Boutage – chapitre 7

ARC-BOUTAGE - chapitre 7 dans Histoire sans fin 19050308470315263616221764

« Il n’est pas revenu. »
« Il n’est toujours pas revenu. »
L’odeur du brûlé emplissait la pièce. Les enfants sur le balcon regardaient, fascinés. Un immense feu brûlait la mangrove lointaine, donnant en spectacle ses féeries destructrices et ses cauchemars brûlants. Les enfants sur le balcon le regardaient, fascinés. Clarisse, immobile, comme anéantie, regardait le feu lécher les habitations sur son écran de télévision. Elle était confortablement assise dans son salon. Et ce malgré le fait que son appartement du Quartier Latin était en première loge pour admirer l’incendie.
L’odeur du brûlé emplissait la pièce. La fumée aussi, bien que irrégulièrement chassée par le vent. On aurait dit que toute la maison, voire tout le Quartier Latin, brûlait. Clarisse avait du mal à distinguer la télévision.

« Il n’est pas revenu. »
« Il n’est toujours pas revenu. »
Il était parti faire son habituelle promenade nocturne. Dominique aimait marcher la nuit. Il partait au coucher du soleil, faisait son tour, puis revenait. Toujours. Il avait commencé à prendre cette habitude en France. Elle s’était affirmée en Nouvelle-Calédonie. Il ne lui avait jamais vraiment dit pourquoi il aimait tant ces promenades nocturnes. Il en revenait généralement épuisé, comme s’il rentrait d’un dur travail. Mais sur son visage s’exprimait une telle béatitude, une telle jouissance de l’être, qu’il était difficile de lui interdire ces promenades. Lui-même reconnaissait que celles-ci pouvaient être « néfastes » pour sa santé, mais il en avait « besoin ». C’était même un « devoir ». Clarisse n’aimait pas ces promenades. Elle les trouvait « trop longues » et « dangereuses ». Chaque soir elle attendait Dominique, et ne se couchait que lorsque celui-ci était rentré. Elle avait même cru pendant un temps que son mari la trompait. Plusieurs nuits de suite elle avait en effet entendu son mari parler à une certaine « Sarah » dans ses rêves. Elle s’était imaginé qu’il profitait de ses escapades pour la voir, et qu’elle devait être cocue depuis au moins son arrivée en Nouvelle-Calédonie, si ce n’est plus. Elle s’était même préparée à le suivre discrètement un soir donné, afin de les surprendre, lui et sa maîtresse. Mais le quiproquo fut rapidement résolu. Un jour que toute la famille était à table, Dominique s’était soudainement levé, et horrifié, comme si il voulait prévenir quelqu’un d’un grave danger, avait crié « Sarah ! », tout en pointant un coin obscur de la salle, où il n’y avait bien sûr personne. Puis il s’était écroulé sans connaissance. Par la suite, les médecins diagnostiquèrent une légère schizophrénie, ayant pour principale caractéristique de mélanger « le Rêve avec la Réalité ». Ainsi Sarah n’était qu’une simple créature fantasmée, « un ange » comme disait Dominique, qui après lui être apparue en rêve, s’était matérialisée dans la réalité grâce à son pauvre cerveau malade. On le mit aux médicaments. Sa santé globale s’améliora rapidement, et il fut admis hors de l’hôpital. Bientôt, il reprit même ses habituelles promenades nocturnes, bien que ses visions n’eussent pas totalement disparues. Cet effort physique était très bien vu des médecins. Clarisse, elle, continuait à se faire du sang d’encre.
Et aujourd’hui, il n’était pas revenu.

Elle s’était endormie à minuit, après l’avoir longtemps attendu. Le matin, elle s’était levée plus tôt que d’habitude, espérant le découvrir à ses côtés dans son lit. Elle ne fut accueillie que par une forte odeur de brûlé, venant de l’extérieur. C’était le feu de mangrove qui tout juste commençait son spectacle. Au petit déjeuner, il apparut que du fait de la fumée qui avait envahi la ville, tous les établissements scolaires étaient fermés pour la journée, pour question de sécurité. De même il était conseillé de ne pas aller au travail ce matin-là. La fumée devenait de plus en plus dense. On ne distinguait plus la rue depuis le balcon, bien qu’on voyait fort bien, en face, le feu de mangrove. Clara et Samuel jubilaient. Les réseaux sociaux, quant à eux, étaient sans dessus dessous. Les rumeurs les plus folles s’y propageaient. Ducos et Rivière Salée étaient pratiquement rasés de la carte, la RT1 et la SAV étaient coupées, et on signalait plusieurs départs de feu à Nouville. On se serait cru au début de l’apocalypse. Tout cela ne faisait qu’augmenter l’inquiétude de Clarisse au sujet de Dominique. Elle finit par délaisser son téléphone pour la télévision. Quant à Clara et Samuel, ceux-ci observaient le feu depuis le balcon. Comme captés par celui-ci.

Dix heures sonna à l’horloge du salon (cadeau de mariage des parents de Dominique). Depuis une heure, personne n’avait bougé de sa place. Les enfants regardaient le feu depuis le balcon, fascinés. Clarisse, immobile, comme anéantie, regardait le feu lécher les habitations sur son écran de télévision. La fumée lui picotait les yeux. Elle avait envie de pleurer. Elle avait peur pour Dominique. Elle espérait de tout son cœur qu’il était quelque part, vivant, entre de bonnes mains. Il avait peut-être eu des problèmes, s’était fait agresser ou avait agressé quelqu’un (tout peut arriver à un schizophrène !) Et maintenant il était peut-être dans un commissariat, ou un hôpital, loin d’elle, sans doute sous la menace de ce feu… Et il n’avait pas pris son téléphone ! Lui, qui le prenait toujours, ne l’avait pas pris ! Elle se faisait un sang d’encre pas possible.
Sarah, assise dans le coin pointé par Dominique, s’amusait des pensées de Clarisse. Elle, elle savait. Comme Zarathoustra. Elle se remémora rapidement la magnifique torche humaine qui barbotait dans l’eau marécageuse de la mangrove. Il avait gagné, mais à quel prix ? Au prix de sa trahison et de celle de Zarathoustra ? Au prix de la découverte de ce plan ? Dominique aurait dû lui dire qu’il fallait toujours se méfier des Apparitions, surtout de celles qui mystifiaient. Mais bien sûr il s’était fait avoir, bien que tout cela était déjà prévu. Car il en avait décidé ainsi.
« Je suis folle », se dit soudain Clarisse. « Elle n’existe pas. À part moi, personne ne se trouve dans cette pièce. Je suis seule. Ce doit être la fumée… »
Des yeux malicieux continuaient à la regarder, bien qu’effectivement il n’y avait personne dans la pièce. Il faisait froid.
« Maman, maman ! cria Samuel qui était soudainement entré dans le salon. Pourquoi papa disait toujours qu’il avait les jambes qui s’arc-boutaient ?
- Qui quoi ?
- Qui s’arc-boutaient. Qu’est ce qu’il veut dire ce mot ?
- Je ne sais pas mon chou. Je ne sais pas. »

Le feu continuait au loin à danser sur la mangrove, tout en projetant ses braises, comme des feux d’artifice, en l’air. La fumée continuait à s’épaissir. Sarah continuait à regarder.

Tordre l’âme des êtres vivants dans le seul but de les briser. Un grand pouvoir pour un schizophrène. Mais ce n’était pas le seul pouvoir de l’Arc-bouteur.

- Art Pour -

3 commentaires pour « ARC-BOUTAGE – chapitre 7 »

  1.  
    trapard
    3 mai, 2019 | 23:10
     

    Eh bé dis donc ! Bien joué. Puis c’est passionnant à lire.

  2.  
    trapard
    20 mai, 2019 | 15:16
     

    Pour le moment, c’est mon chapitre préféré, parcequ’il inverse complètement le point de vue.
    J’espère qu’il y en aura un autre.

  3.  
    20 mai, 2019 | 16:56
     

    C’est pas joué d’avance…

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