L’APPEL DE CTHULHU – H.P. Lovecraft (1928)

Posté le 21 novembre 2019

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Cthulhu par Disse86

« La dernière histoire de Lovecraft, L’appel de Cthulhu, est bel et bien le chef-d’œuvre qui, j’en suis sûr, vivra en tant que l’un des piliers de la littérature (…) Lovecraft a le rare don de faire en sorte que l’irréel paraisse réel et terrible, sans en amoindrir la sensation d’horreur. »

Robert E. Howard

Lettre à Weird Tales (1928)

 

« Le conflit avec le temps m’apparaît comme le thème le plus puissant et fructueux de toute l’expression humaine. »

Howard Phillips Lovecraft

Notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle (1935)

 

« Au sujet de la prononciation du mot extraterrestre grossièrement rendu par Cthulhu dans notre alphabet – les autorités semblent différer. Bien entendu, ce n’est en rien un mot humain – n’ayant jamais été destiné à être énoncé par l’appareil vocal de l’Homo Sapiens. La meilleure approximation qu’on puisse en donner est de grogner, d’aboyer ou de tousser les syllabes imparfaites Cluh-Luh avec la pointe de la langue fermement appliquée contre le palais. Ceci, si on est un être humain. Pour d’autres entités, les directives sont, naturellement, différentes. »

Howard Phillips Lovecraft

29 août 1936 (à Willis Connover)

 

La somme de toutes les peurs

R0G7Ib-call2 dans LittératureAprès la mort suspecte de son grand-oncle, l’éminent spécialiste en langues sémitiques George Gammel Angell, l’anthropologue Francis Wayland Thurston hérite, entre autres biens, d’une mystérieuse boîte scellée par un cadenas. Une fois ouverte, il y découvre un bas-relief incrusté de hiéroglyphes inconnus et orné d’une monstrueuse figure ailée dont le corps grotesque et vaguement humanoïde est surmonté d’une tête de pieuvre. Parcourant les notes amassées par le défunt linguiste, le narrateur reprend son investigation restée inachevée, sur un inquiétant phénomène de délire collectif survenu quelques années plus tôt. De Providence à Oslo, en passant par le bayou putride de Louisiane, la côte inhospitalière du Groenland et le port de Dunedin en Nouvelle-Zélande, Thurston se lance sur les traces d’un culte impie qui, par des rituels sanglants, entretient depuis des temps immémoriaux la mémoire de Cthulhu, dieu extra-terrestre venu des étoiles. Si la dépouille du Grand Ancien gît sous la mer dans la cité de R’lyeh, son esprit immortel n’a de cesse d’appeler à lui ses fidèles à travers le globe. 

Reconnaissance tardive, mais éternelle !

X3G7Ib-call3Écrite vraisemblablement durant l’été 1926 et jugée médiocre par Lovecraft lui-même, L’Appel de Cthulhu sera refusée successivement par les deux pulp magazines Weird Tales et Mystery Tales. Ce n’est que deux ans plus tard, grâce à l’intervention de l’écrivain Donald Wandrei, ami de Lovecraft et futur co-fondateur, avec August Derleth, de la maison d’édition Arkham House spécialisée dans la weird fiction (Lovecraft, forcément… mais aussi Howard, Smith, Blackwood, Le Fanu et bien plus tard Bruce Sterling ou J.G. Ballard), que la nouvelle sera enfin publiée dans le numéro de février de Weird Tales.

Si à l’époque, la qualité de la nouvelle est soulignée par de nombreux amateurs, y compris le père de Conan le Cimmérien, il semble qu’elle doive une belle part de sa redécouverte « actuelle » au succès du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu (1981), créé par Sandy Petersen. Celui-ci réussit l’exploit de faire souffler un vent nouveau dans les donjons poussiéreux remplis de sempiternels dragons, en puisant son inspiration dans la nouvelle de Lovecraft (mais aussi le reste de sa mythologie), laquelle devient, en quelque sorte, le mètre-étalon des premiers scénarios du jeu : un groupe d’Investigateurs, émules de Francis Thurston ou de Randolph Carter, mène l’enquête pour déjouer les projets machiavéliques de cultes voués aux Grands Anciens, au risque d’y laisser la vie ou pire encore… sa santé mentale ! 

rDG7Ib-call4Cet univers ludique ne cessera de s’étoffer au fil des décennies, grâce à la publication régulière de toute une gamme de suppléments et de campagnes fort bien troussés, qui permettront aux joueurs d’explorer les lieux emblématiques imaginés par Lovecraft (Arkham, Dunwich, Innsmouth, Kingsport…), mais aussi d’autres époques (l’Angleterre victorienne, le Paris des Années Folles, l’ère moderne), d’autres pays (l’Egypte, l’Australie…), voire même d’autres dimensions (les fameuses Contrées du Rêve !), quitte à laisser parfois de côté bibliothèques et impénétrables forêts de Nouvelle-Angleterre, au profit de trépidantes aventures occultes que n’aurait pas reniées le professeur Jones.

Le jeu de rôle, grâce lui soit rendue, aura donc permis d’initier toute une nouvelle génération de lecteurs aux écrits lovecraftiens, même si certains, comme votre serviteur, en conserveront longtemps la vision nostalgique et fantasmatique, liée aux interminables sessions de jeu de leur adolescence, d’une littérature horrifique servie par une écriture un peu trop archaïque -  »Why so serious ?! » - pour qu’elle remporte objectivement l’adhésion. Pour le dire autrement : lire Lovecraft, c’est bien ; en parler, ou pire… s’en souvenir !, c’est mieux.      

Inspiration, expiration

L’intrigue éclatée de L’Appel de Cthulhu s’appuie, à travers le récit du marin norvégien Gustav Johansen, sur une idée que l’auteur avait déjà exploitée dans Dagon (1917), sa première publication professionnelle : un naufragé, perdu au beau milieu du Pacifique, se réveille sur une île déserte qui semble avoir subitement surgi du fond de l’océan. En son centre et au sommet d’un monticule, se dresse un terrible monolithe que vient étreindre un monstre gigantesque au corps recouvert d’écailles. Parvenant à s’échapper de ce lieu de folie, le pauvre homme finit sa misérable existence l’esprit perpétuellement embrumé par la morphine, seule capable d’apaiser ses cauchemars. A cette bouture, Lovecraft greffe d’autres sources d’inspiration littéraire fréquemment relevées – Dunsany, Machen, Merritt… – mais il en est une, moins souvent citée (ou du moins étayée) qui semble pourtant apporter un éclairage passionnant sur la nouvelle :

Le Kraken d’Alfred Tennyson

« Sous les agitations de la surface,

Loin, loin, dans le calme des abysses,
Enveloppé de son très vieux sommeil sans rêve,
Repose le Kraken.
De faibles reflets de lumière
Frôlent ses flancs ténébreux.
Des éponges géantes, millénaires,
L’entourent.
Dans la pénombre des cavernes infinies,
D’énormes poulpes
Démêlent de leur bras la verte statuaire.
Il s’y repose depuis les premiers âges
Et toujours monstrueusement grandit,
Dévorant d’immenses vers marins,
Jusqu’à la Fin des Temps, le dernier incendie,
La rouge Apocalypse.
Alors, pour la première fois,
Il sera vu des hommes et des anges.
Il se réveillera dans l’horreur pourpre,
Il montera à la surface
Et y mourra. »

Une brève histoire du temps

Publié en 1830, ce sonnet s’inspire à la fois de la figure d’un monstre légendaire, issu de la littérature médiévale norvégienne, et du Léviathan décrit dans le Livre de Job et remis au goût du jour (si l’on peut dire d’une œuvre qui date du 17e siècle) par John Milton dans son Paradis Perdu (1667).    

hHG7Ib-call5Au-delà du fait que Cthulhu partage avec le Kraken des accointances fabuleuses avec la classe des céphalopodes (Lovecraft le décrit comme le croisement improbable d’une pieuvre et d’un dragon), il n’échappera sans doute pas au lecteur familier de l’écrivain que les fameux vers du Necronomicon d’Abdul Alhazred : « N’est pas mort ce qui éternellement repose,/Et dans les longues éternités même la mort peut mourir », cités à maintes reprises dans L’Appel de Cthulhu, font étrangement écho à ceux du poème de Tennyson. En effet, dans les deux œuvres, nous nous trouvons en présence de monstres gigantesques qui dorment d’un « très vieux sommeil sans rêve » au fond de l’océan, attendant « la Fin des Temps » pour se réveiller et remonter à la surface. Lovecraft nous livre d’ailleurs une vision très détaillée de cette « rouge Apocalypse », par l’intermédiaire de Castro, un vieux marin interrogé dans le second chapitre de sa nouvelle : « … ce temps serait aisé à reconnaître, parce que l’humanité alors serait devenue comme l’étaient les Grands Anciens ; libres et sauvages, et tous les hommes criant et tuant et révélant leur joie. Alors les Grands Anciens libérés leur apprendraient de nouvelles manières de crier et de tuer et de se réjouir, et toute la terre s’enflammerait dans un holocauste d’extase et de liberté. » Vaste programme !  

QKG7Ib-call6D’après le critique James Welch, le Kraken de Tennyson incarnerait deux conceptions du temps que l’on retrouve généralement dans d’autres œuvres du poète : d’une part le temps répétitif (associé à l’isolation), d’autre part le temps dynamique (associé au contact avec autrui, qu’il s’agisse d’un individu, d’un groupe ou d’une communauté). Toujours selon Welch, le sonnet parlerait de la qualité du temps lui-même. Figé, statique, dans les premiers vers, tandis que la créature solitaire est plongée dans un profond sommeil, il se fait dynamique, lorsqu’enfin elle s’élève hors de l’eau pour mourir, dans une brève et splendide apothéose. Ce passage de la stase, et de l’enfermement spatio-temporel, au mouvement qui fait se rencontrer le temps et l’Eternité se retrouve également au cœur de la nouvelle de Lovecraft : jusqu’au récit final de Johansen, qui relate la mésaventure du marin et de ses compagnons, Cthulhu est présenté au lecteur, soit sous la forme minérale d’un bas-relief ou d’une statuette (quintessence symbolique de la pétrification spatio-temporelle), soit emmuré dans sa cité de R’lyeh. La créature se situe donc elle aussi dans ce temps statique de l’isolation évoqué par Welch à propos du Kraken. Dès lors que le groupe de marins ouvre par erreur la porte qui le retenait prisonnier, Cthulhu s’anime, se fait (violemment) dynamique et s’apprête à accomplir la prophétie annoncée par Castro, qui doit instaurer sur Terre le règne de la Fin des Temps. Celle-ci sera toutefois repoussée par Johansen dans un acte désespéré qui obligera Cthuhlu à replonger littéralement dans un sommeil confinant à la mort et l’attente d’une nouvelle conjonction des astres.   

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S’il n’avait fait qu’accommoder l’immortalité tennysonnienne à sa sauce, le travail de Lovecraft serait déjà fort louable, comparé notamment au tout venant des productions littéraires publiées, comme les siennes, dans Weird Tales et consorts. Il y manquerait toutefois un brin de personnalité, qu’il apporte avec intelligence, en opposant au dieu atemporel les représentants isolés d’une humanité condamnée, qui tentent par des moyens dérisoires de contrôler l’inéluctabilité du Temps, dans laquelle leur nature mortelle les contraint de s’inscrire, à la différence du Grand Ancien. Dès lors, Cthulhu peut-il être perçu, dans sa forme endormie ou minérale, comme le temps envisagé sous cette forme maîtrisée par l’humanité, que nous évoquions. Une thématique de l’ordonnancement spatio-temporel que vient renforcer l’accumulation d’indications relatives aux dates et lieux, disséminées par le narrateur tout au long de la nouvelle comme autant d’amulettes brandies contre le chaos rampant qui cerne les frontières rationnelles de notre monde dit civilisé [1]. Cependant, une fois libéré par l’équipage de l’Alert, Cthulhu redevient cette force cosmique aveugle, à laquelle tout un chacun est soumis, une force qui terrorise, autant qu’elle fascine, et nous mène inexorablement à la tombe. 

Une proposition de lecture, certes un brin désabusée, mais qui ne semble pas si absurde, appliquée au texte d’un écrivain dont toute l’existence a été marquée par une santé fragile qui lui a fait perdre trop tôt son propre conflit avec le temps. Si le corps de Lovecraft repose à jamais sous les portiques de Kadath, son œuvre, elle, est suffisamment protéiforme pour rendre sa vision immortelle.   

1. « Chaos » dont l’architecture non-euclidienne de R’lyeh, insulte à notre fragile ordonnancement du monde, nous semble constituer un symbole supplémentaire.

- Le Hangar Cosmique -

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3 commentaires pour « L’APPEL DE CTHULHU – H.P. Lovecraft (1928) »

  1.  
    Laurent
    21 novembre, 2019 | 19:10
     

    Excellent article !

  2.  
    alfinou
    22 novembre, 2019 | 5:56
     

    Bel article, complet et pointu :bravo !

  3.  
    Erwelyn
    27 novembre, 2019 | 18:04
     

    Ouah ! Trè bel article. J’avoue ne jamais avoir été emballée par l’écriture de Lovecraft, sans doute parce que je le lis en français. J’ai lu quelques nouvelles (La peur qui rôde et Les montagnes hallucinées), je les ai appréciée mais sans avoir pour autant cet engouement que bcp ont pour cet auteur. J’admets donc aussi finalement une ignorance certaine par manque de persévérance. De fait l’univers de Cthulhu m’ait assez étranger même si bien sûr, je « connais » sans connaître, tout comme je sais reconnaître un univers lovecraftien. Mais, il est sans doute temps d’approfondir, en tout cas cet article donne envie de combler mes lacunes ☺

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