« LES FURTIFS » et « ANATÈM »

Posté le 15 février 2020

Les Furtifs, Anatèm, deux romans « bavards » qui ne se ressemblent pas.

Par Sonia Faessel

Deux romans énormes, l’un de 700 pages (Les Furtifs), l’autre, en deux volumes, de 1200 pages, soit un temps de lecture considérable, qu’on espère bien ne pas gaspiller. 

Ce n’est pas le cas, mais pas au point de vous coller à votre fauteuil non plus. 

C’est l’occasion de distinguer clairement le bon « faiseur » du vrai créateur de SF.

D’un côté, le roman d’un Français, Alain Damasio, qui s’est fait remarquer il y a quinze ans par La Horde du Contrevent, de l’autre, le diptyque d’un romancer américain Neal Stephenson, déjà consacré, par le prix Hugo pour L’Age de diamant (1996), et pour Le Samouraï virtuel (même année).

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Commençons par le roman de Damasio. L’idée est un fantasme récent de nos sociétés ultra sophistiquées, notamment dans le domaine de la surveillance : nous sommes tous fichés, gérés par l’IA Google, Amazon, Facebook, ou autre, on peut suivre n’importe qui à la trace (caméras partout, signatures informatiques des cartes de crédit, etc.). le fantasme en question serait d’être intraçable jusqu’à l’invisibilité. C’et le cas des furtifs, des êtres que l’homme ne peut voir, qui sont capables de se fondre dans n’importe quelle structure, d’imiter n’importe quel objet, de reproduire n’importe quel son pour brouiller les pistes. La vraie originalité du roman est dans la traque de ces furtifs, d’abord militaire, avec une unité de chasseurs dédiée, munie de toutes les technologies imaginables, ensuite dans la recherche d’un contact avec des êtres intelligents, venus d’ailleurs ou pas – il semblerait qu’ils soient avec nous depuis des millénaires. C’est la rencontre du troisième type, mais sur place, avec hybridation future possible puisque des humains disparaissent, des enfants surtout, lorsqu’ils sont réceptifs à ces furtifs. 

Dans le traitement du thème, tout à fait intéressant, intervient le côté « faiseur » de l’auteur. De par son expérience radiophonique, de slameur et de parleur, il investit son texte d’interminables paragraphes, certes brillants sur le plan langagier, mais pas toujours convaincants quant à la  trame de la fiction, si bien que l’effet devient « verbeux » et finit par lasser. Slamer se fait devant un public, c’est moins évident dans l’intimité de la lecture. De son expérience de scénariste pour le jeu vidéo et la série TV, il retient la trame sentimentale : un père qui a perdu sa fille de quatre ans devient chasseur de furtifs, car il sait qu’elle est devenue l’une des leurs. C’est attachant, cela crée du suspens, mais c’est plutôt banal. On ajoute à tout ça un saupoudrage de descriptions d’une société entièrement aux mains du privé, où tous les citoyens sont hyper contrôlés, où les braves militants essaient de remettre en question un ordre diaboliquement organisé par les réseaux de communications et les politiques (les gilets jaunes en monte en l’air sur des immeubles, avec un côté Robin des bois), on n’oublie pas les préoccupations des écolos et les théories du vivant qu’il faut préserver à tout prix, et on obtient les 700 pages de ce roman. Au total, une excellente radiographie de la société française d’aujourd’hui, dans un cadre de SF.

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Avec Stephenson, on entre dans un monde de création, il faut s’adapter à des nominations nouvelles, à une temporalité qui joue sur quatre millénaires, et le lecteur est convié à un parcours initiatique de 1200 pages, à travers la narration gigantesque d’un jeune avôt, dont il suit le parcours. 

Le cadre : une évocation médiévale, du monastère plus précisément, dans de gigantesques bâtiments labyrinthiques, entièrement fermés sur eux-mêmes, et qui ne s’ouvrent au monde extérieur (séculier) qu’une fois tous les dix ans. Rien de religieux toutefois : les concente sont des communautés d’avôts, des scientifiques qui obéissent à la Discipline cartésienne. On découvre, on s’adapte (ou pas) à ce monde clos dans des séries de dialogues hautement philosophiques et scientifiques, et l’on suit le quotidien de ces avôts qui peuvent choisir de rester quelques jours à mille ans dans les hauts murs des concente. La réflexion porte sur la question du maintien du savoir humain, de la science et de l’intelligence à travers les siècles et les millénaires : comment faire pour préserver alors que les civilisations s’écroulent (il y a déjà eu trois « sacs », comprenons fin de civilisation, en 4 millénaires), et sans utiliser la technologie autrement que dans des situations qui la réclament ? On sait tout faire dans les concente : utiliser l’énergie nucléaire, mesurer l’espace, construire des vaisseaux spatiaux, procéder au séquençage génétique, mais on ne s’en sert que pour la vie des hôtes, avec parcimonie. 

Le jeune avôt qui raconte son aventure est un esprit curieux, il mène l’enquête à travers de nombreux interrogatoires, tout en suivant les protocoles de courtoisie et de respect, ce qui est rien moins qu’évident et demande des trésors d’astuce. Il découvre une anomalie dans l’espace et il part en mission pour découvrir ce dont il s’agit : rien moins que d’un vaisseau qui orbite autour de sa planète nommée « Arbre » (mais on reconnaît sans peine notre bonne vieille Terre). On passe du dedans à dehors, et dans un trajet initiatique, tant sur le plan de la connaissance que sur le plan de la maturité. 

Le plaisir est celui de la création d’un monde, avec tout un vocabulaire qui évoque l’Antiquité grecque et romaine, une sorte de Bibliothèque d’Alexandrie d’un autre temps, celle peinte sur les murs du Vatican par Raphaël, celle évoquée dans le film Agora. Par contraste, l’extérieur offre la variété des zones protégées en oppositions aux dévastations, dues aux guerres à la technologie, à la pollution ou autre, et des communautés humaines aux coutumes étranges tentent de survivre. 

Plus difficile est la lecture de ces interminables dialogues, plutôt ardus, et qui ne servent pas le déroulement de l’histoire racontée. On a l’impression d’un livre somme sur le savoir humain, sur la réflexion actuelle de Stephenson. Il nous emmène avec lui, c’est certain, mais où ? c’est moins défini. D’ailleurs, il s’en doute puisque le tome 2 se termine par un lexique et par une invitation sur son site aux lecteurs qui aimeraient des explications (nous aussi !), une demie réussite, par conséquent, même si on comprend bien que ce travail est celui d’un grand créateur de la SF.

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Un commentaire pour « « LES FURTIFS » et « ANATÈM » »

  1.  
    Erwelyn
    20 février, 2020 | 18:46
     

    Merci Sonia pour ces retours de lecture utiles avant de se plonger dans des ouvrages aussi conséquents. Belle présentation.

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