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Feuillets d’Hypnos : Le don ténébreux

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LE DON TÉNÉBREUX (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 6 d’avril 1991)

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Singuliers destins ! Quel lien mystérieux unit, en effet, Khayman l’intendant de Pharaon, Mekare et Maharet, jumelles magiciennes de l’ancienne Palestine, Maël le Druide, Marius, patricien romain à Massalia, Armand, éphèbe de Quattrocento, Lestat de Lioncourt, Hobereau sous Louis XVI et tueur de loups de la Pointe du Lac, planteur en Louisiane au temps des crinolines ? Oui, quel rapport entre les cyprès moussus du Mississipi et les profondes forêts des Gaules, entre les clavecins des salons à colonnes et les théorbes des palais de San Paolo, entre les hypogées d’Égypte et les chênes creux ? Un vocable tour à tour synonyme de rire ou d’effroi, un écho trouble au cœur des ruelles de Philae à Frisco : vampire !

Si ce saigneur s’avère absent du folklore français, les Grecs le connaissaient déjà sous le nom de lamie ou d’empuse. Chez les Latins, Ovide avait évoqué la stryge, toutes trois démons femelles grandes dévoreuses de jeunes gens et bien distinctes des goules orientales, succubes des cimetières gavées de cadavres. L’Europe de l’Ouest lui préfère les garous plus frustes, plus animaux. À l’Est, au contraire, il défraie, depuis des siècles, la chronique : vourdalaks serbes, nosferats roumains, oupires polonais ou brucolaques.

Le mythe du vampire, monstre aux avatars innombrables, a, de fait, inspiré, outre Bram Stocker pour « Dracula » (1987), des auteurs considérables dès 1750. Au point que Buffon lui-même baptise ainsi, onze ans plus tard, une chauve-souris d’Amérique. Ce qui n’est, de prime abord, tout au plus qu’un sujet de conversation devient bientôt un véritable thème littéraire avec Goethe dans « La Fiancée de Corinthe » (1797) et « La Chanson du Vieux Marin » de Coleridge (1798). Puis, l’époque romantique multiplia à l’envi les poèmes mettant en scène des « hémophages » aimantes, tel Baudelaire dans « Les Métamorphoses d’un Vampire » (1857) :

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournais vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

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La morbidité s’allie ici à l’érotisme. La créature, comme toujours, fascine. Après l’âge poétique s’ouvre, en 1819, l’ère romanesque avec la publication du « Vampire » de John Polidori (bien autre chose que le pitre gay de « Gothic » !), sur un canevas de Lord Byron. À leur façon, Théophile Gautier et « La Morte Amoureuse », Alexandre Dumas et son « Histoire de la Dame pâle », Alexis Tolstoï et « La Famille du Vourdalak » illustreront à leur tour le genre. Plus près de nous, le vampire, consacré premier des personnages fantastiques, est de plus en plus revendiqué par la Science-Fiction. Ainsi, le Zorl de Van Vogt (« La Faune de l’Espace », 1952) ou la Shambleau de Catherine L. Moore (1957) sont aussi d’éternels exilés voués, presque malgré eux, à l’horreur.

Ces dernières années, hors les grands guignols dérisoires des firmes gores à cent mille parsecs désormais de ce noble cœur pétri de honte auquel naguère Klaus Kinski prêta son génie, seuls deux auteurs émergent sans mal de cet hideux fatras de capes et de crocs : Suzy Mac Kee Charnass (« Un Vampire ordinaire », 1982, Laffont) et Anne Rice. Elles renouvellent un pan très codifié de la littérature, un rituel d’amour et de mort maintes fois décrit, en tentant de répondre à deux questions-clés : qui sont les vampires et d’où viennent-ils ? Il n’y est aucunement question de traques à tout va ou d’hallalis vaudevillesques, mais bien de confessions, de ces entretiens-là où l’âme sourd entre les lignes.

Pour la première, le vampire ne serait qu’un E.T. de plus égaré sur la Terre et devenu professeur d’anthropologie au Cayslin College. Pour l’autre, cette race maudite serait née d’une union contraire : celle d’une reine d’Égypte, Akasha, et d’un pur esprit, Amel. Entité malveillante aux pouvoirs étendus qui envie aux humains la chair, la sensation de fouler le sol, le goût du sel, le vent dans les cheveux, le tunnel lumineux qui les propulse après leur mort dans une dimension où lui-même n’a prise. Il décide donc de s’incarner à la faveur de blessures infligées par des courtisans régicides. Fusion effrayante d’où naît un être aberrant, immortel, quasi invulnérable mais nécessairement parasite et ne supportant point le soleil. Vagabond parfois millénaire, c’est, par essence, un être ambivalent qu’Anne Rice a parfaitement saisi.

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Il déteste et, en même temps, il aime ; il mord et, en même temps, il boit, communion qui va bien au-delà de la relation prédateur-proie, substitut d’une sexualité enfuie, amour total, étouffant, qui broie et qui sauve. Il est Dom Juan et Faust, séducteur et sensuel, jeune et riche à foison, sans Commandeur ni prince de l’Enfer veillant à sa juste damnation. Ni ange, ni bête, féal ni de Baal ni d’Allah, il assiste en esthète au défilé incessant des civilisations. Point de hordes effarées armées de pieux et de missels, tout juste quelques érudits fondateurs d’une société secrète : Talamasca, plus bénédictins que Savonaroles. Ses seuls ennemis véritables résident en lui : l’ennui, la solitude, l’incompréhension des siècles nouveaux, voire de ses propres congénères, la folie qui perce sous le mépris puis l’indifférence. Pour ce fringant zombi, Anne Rice excelle à rendre le duel continuel de la mort et de la vie, de la stase et de l’extase, la conquête d’un destin sur le néant, d’un but sur l’inutile.

Entrecroisant patiemment les fils sur la toile complexe du monde, se jouant du temps et des modes, sa trilogie renoue avec la tradition classique. Mais les bouges de la Nouvelle-Orléans et les chapelles en ruines des bayous s’effacent volontiers devant Lestat, vampire devenu rockstar, devant Celle Qu’il Faut Garder, cette reine des damnés que ses chants réveillent d’un sommeil minéral. Talent multiforme, habile à évoquer les villes, les maisons endormies, les donjons, à animer des personnages anachroniques, surnaturels oui, mais si proches, de forts tempéraments tout en nuances à l’opposé d’un Howard pour qui trop souvent le glaive tient lieu de credo.

Comme naguère Matheson (« Je suis une Légende », 1954) qui avait imaginé un unique humain survivant sur une terre post-cataclysmique infestée de vampires, Anne Rice affectionne les renversements de situation. Ces monstres ne vont-ils pas au bout du compte sauver l’humanité !? Postulat intéressant qui fait d’un démon un messie victime, d’une épave un plus-qu’humain. Vengeuse digne des Atrides surgie de la nuit des âges, trahisons, ordalies, combats, vols télékinétiques, voyages, quêtes des catacombes de Rome aux lamasseries sous la neige, filiations infinies nouées de l’Asie au Nouveau Monde, le miracle d’une œuvre grouillante et claire où la magie ne s’éloigne jamais du cœur vivant.

- Mandragore (1991 ) -



Feuillets d’Hypnos : Fungi de Yuggoth, ou l’oeuvre poétique

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FUNGI DE YUGGOTH, OU L’ŒUVRE POÉTIQUE (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 6 d’avril 1991)

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Howard Phillips Lovecraft, familièrement appelé HPL, est, sans aucun doute, le plus grand auteur fantastique de ce siècle. Divinités maléfiques, cultes blasphématoires, villes maudites, livres interdits, composent la frêle silhouette du Maître, qui franchit à l’envi, avec ses clefs d’argent ou d’onyx, les portes qui nous séparent du Pays de l’Horreur : promenades oniriques où par des « pistes très anciennes » nous voici soudainement confrontés à des vérités innommables. Derrière les collines en fleurs, sous le chatoiement infini de la mer, veillent des énormités noires. Rien ne demeure des jours heureux. Le cauchemar et la mort fondent sur le monde.

Car nous ne sommes point les premiers êtres pensants à avoir foulé la Terre ! D’un passé d’avant toute mémoire, Lovecraft fait resurgir les anciens Seigneurs, fils peut-être de ces « maigres créatures » qui hantaient sans pitié son sommeil d’enfant. Ses poulpes aux clapotements chtohniens, ses gardiens d’huis prodigieux, ces dormeurs attendant leur heure, confèrent à l’œuvre une cohérence rare. Le Panthéon de plus en plus affiné des Grands Anciens devient l’unique fil d’Ariane dans les caves méandrines de l’esprit du Maître.

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Les poèmes de l’homme de Providence occupent une place tout à fait privilégiée dans sa création. Ils prolongent directement ses nouvelles en réussissant à amincir encore l’intangible membrane qui nous protège de nos songes ! En quarante années, plus de deux cents textes voient le jour. La plupart seront publiés dans des fanzines confidentiels puis repris dans « Weird Tales ». Beaucoup étaient écrits dans un style ampoulé, très XVIIIème siècle. À l’exception d’un seul tragique poème d’amour : « La Fiancée venue de la Mer », toutes ces odes campent un personnage solitaire, perdu dans ses contemplations glacées, son double parfait, celui dont l’image passe à la postérité.

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Lovecraft évoque, à maintes reprises, pour nous, le passé de la Nouvelle-Angleterre, il se souvient avec nostalgie d’un monde révolu, à la beauté enfuie. La Nature y est fortement présente avec les Saisons (Primavera ou Octobre), passage du temps, rappel des hivers heureux, souvenirs de souvenirs qui nous entraînent vers un passé plus lointain, au-delà de sa vie, vers d’autres dimensions imaginaires ou – qui sait ? – vécues !… Les FUNGI de YUGGOTH (trente-six visions écrites du 27 décembre 1929 au 4 janvier 1930) constituent, à bien des titres, la clef de voûte du vénéneux ensemble de sa production poétique. Lovecraft s’y est livré sans contrainte : il y parle à la première personne, décrivant Providence, sa ville natale, ses vieilles maisons, son port, ses ruelles. Mieux, il explicite parfaitement la démarche de ses personnages et le processus de ses fictions. C’est toujours la découverte d’un livre tabou, contenant un antique savoir, une présence menaçante, la fuite, la révélation de l’Horreur, l’irruption du cauchemar dans la « vie réelle ». C’est toujours une sorte d’attirance indicible vers un Ailleurs, merveilleux ou terrifiant, cette fascination des Abîmes du Dehors et des Êtres Monstrueux qui l’habitent. Tous ces poèmes sont empreints d’un profond désespoir, d’un pessimisme noir et surtout d’une nostalgie viscérale. Lovecraft recherche éperdument quelque chose à jamais perdu… son enfance, peut-être, le bonheur qui lui a toujours échappé ou une harmonie inaccessible.

- Mandragore -



Feuillets d’Hypnos : Démons et merveilles (2e partie)

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DÉMONS ET MERVEILLES (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 37 de septembre-octobre 1993 / première partie ici)

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L’invasion des Profanateurs

L’arme principale du démon, c’est ce que les théologiens appellent la tentation, c’est-à-dire le désir non conforme aux règles sociales. Le fantastique prendra son essor sur ce fond de culpabilité intense. Il pourra s’agir soit d’infestation, d’une extraordinaire accumulation de désirs plus ou moins matérialisés pour persécuter un saint Antoine ou un curé d’Ars ; soit de possession, opération par laquelle le Démon s’installe dans le corps d’un homme et agit à sa place : parlant des langues inconnues, vomissant des corps étrangers, lisant l’avenir ou la pensée, faisant preuve d’une force physique inhumaine.

L’exorciste de W. Blatty et le film qui en a été tiré nous détaillent les techniques utilisées par l’Église pour délivrer les possédés : aspersions d’eau bénite, signes de croix, prières à Dieu, menaces à l’intrus.Mais l’exorcisme n’est pas un sacrement et n’est – pas plus que la cure psychiatrique – réputé infaillible… Bien des peuples pastoraux ont possédé et possèdent aussi de semblables rites : Ils sont les tempêtes, les nuées, les vents mauvais ! La tempête funeste, l’ouragan, ils les servent ! Ils sont les tourbillons qui, sur le pays, se mettent en chasse… Ils ne prennent point femme ; ils n’engendrent pas. Ils ne connaissent pas la raison… Pour détruire le chemin, ils se tiennent dans les rues. Au nom de Sin, Seigneur de la Lune, soyez exorcisés ! Du corps de l’homme, fils de son Dieu, n’approchez pas ! De devant lui éloignez-vous ! (Protocole mésopotamien).

En lisant les récits fantastiques, on a du mal à se convaincre que le Diable ait une stratégie. Il a un style, certes. Il est rapide, vif, bruyant, ironique, insupportable. Son agression est soudaine, violente, sarcastique, apparemment sans riposte possible. Il nous écrase. Il nous méprise. Il nous connaît. Son intelligence est telle que pour nous le Malin n’est plus seulement l’esprit du mal, mais aussi l’être qui comprend tout et qui, trop sûr de lui, s’en vante : Je suis l’esprit qui toujours nie, et c’est justice ; car tout ce qui existe est signe d’être détruit (Faust, Goethe, 1808-1832).

Une telle figure se prête à bien des interprétations. Nous trouvons là l’occasion de projeter sur un personnage extérieur un sentiment que nous portons depuis l’enfance : le goût de la révolte, l’impatience devant des normes sociales contraignantes et le désir de les jeter très vite par-dessus bord. Finalement, cette agression démoniaque, peut-être l’attendons-nous, l’espérons-nous sans le savoir.

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Les termes du Pacte

Ce qu’on demande à Satan, c’est donc une libération. Car le Diable ne se contente pas de révéler certaines recettes magiques aux apprentis thaumaturges. À qui passe alliance avec lui, il peut conférer aussi des pouvoirs ou dons extraordinaires : rajeunissement, richesse, invisibilité, puissance, invincibilité.

Que demande le Diable en échange de ces « bienfaits » ? Essentiellement d’être reconnu comme dieu à part entière, de faire enfin l’objet d’un culte. Celui qui veut sceller un pacte avec lui doit renier le Très-Haut, renoncer au baptême qui est Son sceau, hurler certains blasphèmes, sacrifier une poule noire et boire le sang des nouveaux-nés. Il faut différencier ici le pacte public, effectué au cours d’une cérémonie collective, du pacte privé, simple promesse d’allégeance au Démon prononcé devant une sorcière dont on requiert les services.

Dans les deux cas, le signataire était engagé pour le restant de ses jours. Il participait aux cérémonies régulières du culte diabolique : la parodique messe noire, avec fille nue étendue sur l’autel et calice empli d’un sang humain, le sabbat, assemblée nocturne de sorciers et sorcières venus en chevauchant leurs balais et où, devant Satan représenté par un bouc, on procède successivement à l’initiation des nouveaux adeptes, à un repas rituel, et à une messe noire suivie d’une orgie.

Souvent le récipiendaire est floué, ayant mal formulé ses souhaits, ne se payant que de mirages et d’espoirs déçus. Huysmans l’avait dit dans L’oblat (1903) : Le Démon ne peut rien sur la volonté, très peu sur l’intelligence et tout sur l’imagination.

Et tôt ou tard, quel que soit le degré de satisfaction ou de désenchantement, le Diable vient réclamer son dû, apportant avec lui, outre la damnation, la mort. Dans les écrits rabbiniques, la créature à la faux n’est-elle pas un démon nommé Samaël, le Thanatos des Grecs, seul dieu qui dédaigne les offrandes, reste indifférent aux libations et aux sacrifices, sourd aux chants, aux supplications et aux prières (Niobé, Eschyle) ? Fausse mort d’ailleurs car on ne saurait échapper au « bain dans la géhenne » : De l’enfer il ne sort que l’éternelle soif de l’impossible mort (Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, VII). Parfois, l’enfer chthonien n’est même pas nécessaire : Caïn poursuivi par l’Oeil, le Hollandais Volant sur son vaisseau fantôme, Melmoth, le Juif errant, supportent, dès ici-bas une inlassable pérégrination, un calvaire qui n’a pas de fin. Satan, lui-même, n’est-il pas, de son propre chef, le premier maudit ?

C’en est bien fini désormais de cette première vague d’histoires démoniaques en vogue à l’époque du Romantisme, quand le poids du folklore était encore assez fort pour susciter des représentations surnaturelles de la mauvaise conscience et de l’enfer intérieur. Aujourd’hui, à l’ère des génocides, temps blasé par moult solutions finales, de l’Amazonie aux baleines, en passant par les Kurdes, la description de l’Enfer est devenu l’affaire des écrivains réalistes, ou mieux, des « grands reporters ».

Ne l’avez-vous pas reconnu, goguenard, dans le coin inférieur gauche de votre télé ou perché en page quinze de votre journal préféré ? Lui, le contempteur de tout humanisme qui nous regarde en face et sourit.

- Mandragore -

Source : introduction aux Histoires démoniaques, Jacques Goimard & Roland Stragliati, Presses-Pocket n°1464, 1977.



Jack Arnold (3e partie)

JACK ARNOLD (3e partie)

(1ère partie & 2e partie)

Jack Arnold (3e partie) dans Cinéma bis 16092701251415263614519520

L’HOMME QUI RÉTRÉCIT (THE INCREDIBLE SHRINKING MAN, 1957)

Écrit par Richard Matheson (STAR TREK, LA QUATRIÈME DIMENSION…) d’après son propre roman, le film nous invite à assister aux mésaventures de Scott Carey qui, après avoir été exposé à des radiations atomiques, voit sa taille décroître de jour en jour. Prisonnier de sa cave et réduit à la taille d’un dé à coudre, Carey doit livrer une dure bataille aux aléas de sa nouvelle dimension, et tout particulièrement à une féroce araignée.

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Sans doute la plus ambitieuse production de Jack Arnold, le tournage ne nécessita pas moins de 14 décors de grandeurs différentes afin de donner l’illusion de rétrécissement du héros. Mais ce ne sont pas ces derniers qui posèrent le plus de problèmes à notre réalisateur, mais plutôt la fin de son film. En effet, la Universal n’approuve guère le final de Jack Arnold où Carey reste réduit à sa petite taille. Craignant que le spectateur n’apprécie pas la fin plus ou moins noire, le studio demande au réalisateur de tourner une autre conclusion où le héros, grâce à un sérum miracle, retrouverait sa taille normale. Jack Arnold refuse de revoir son film et demande à ce qu’il soit soumis à une avant-première où le spectateur tranchera. Celle-ci remporte un accueil tellement favorable que la Universal décide finalement de sortir le film tel quel. Une décision qu’elle ne regrettera pas puisque le film est un succès phénoménal à travers le monde.

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La même année, Jack Arnold écrit le scénario de THE MONOLITH MONSTERS. Après s’être écrasé sur Terre, un météore libère un énorme rocher qui se propage et qui transforme les êtres humains en pierre. Réalisé par John Sherwood (THE CREATURE WALKS AMONG US), le film serait une excellente série B et l’une des plus sérieuses des années 60.

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Le sixième film de SF que réalisera Jack Arnold sera le dernier qu’il fera sous le parainage de la Universal.

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LE MONSTRE DE L’ABIME ( MONSTER ON THE CAMPUS , 1958)

Sur le thème du dédoublement de personnalité, l’histoire du film met en scène un professeur d’université qui, suite à la piqûre d’un poisson préhistorique, se transforme en homme de Néanderthal aux instincts particulièrement meurtriers.

De tous ses films fantastiques, MONSTER ON THE CAMPUS est celui que Jack Arnold aimera le moins. En effet, selon lui le scénario manquait d’épaisseur, mais le manque de temps souvent caractéristique de ce genre de petite production empêcha toute révision.

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Si MONSTER ON THE CAMPUS fut une déception pour Jack Arnold, ce dernier se montrera pleinement satisfait de son film suivant…

16092701251915263614519523 dans Fifties SF LES ENFANTS DE L’ESPACE (THE SPACE CHILDREN)

Véritable avertissement sur les dangers du nucléaire, THE SPACE CHILDREN nous raconte l’aventure d’un groupe d’enfants dont les parents travaillent sur l’élaboration d’un missile à tête nucléaire. Capable de détruire une ville entière, ce missile inquiète des extraterrestres qui entreront en contact avec ces enfants afin d’enrayer la menace pesante.

Produit par la Paramount, THE SPACE CHILDREN est le dernier film de SF que réalisera Jack Arnold.

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Après cette réalisation, il tournera encore plusieurs films surtout placés sous le signe de la comédie. Au début des années 80, il tentera un « come back » au fantastique par l’intermédiaire de deux grands projets. Le premier, un remake de CREATURE WALKS AMONG US dont il ne peut assurer la direction au profit de John Sherwood. Le script est écrit, le story board est dessiné, mais le film ne verra jamais le jour. Le second, une adaptation cinématographique de Sir Arthur Conan Doyle : THE LOST WORLD. Déçu de la version que réalisa Irwin Allen en 1960, Jack Arnold voudrait une traduction parfaite du roman. Là aussi le script est écrit, le story board dessiné, et même les mate paintings seront réalisées. Mais malheureusement Arnold tombe malade et la Universal abandonnera peu après le projet.

En fait Arnold ne fera un retour à la science-fiction que par l’intermédiaire de la télévision où il réalisera un épisode de la série WONDER WOMAN en 1977 et deux pour celle de BUCK ROGERS en 1981.

Victime d’une artériosclérose, il décédera en 1992 à l’âge de 80 ans.

- Dave Altout & Sandrine B.-

(Article publié dans le fanzine Midian numéro 2 de février 1994)



Jack Arnold (2e partie)

JACK ARNOLD (2e partie)

(première partie disponible ici)

Jack Arnold (2e partie) dans Cinéma bis 16092701114815263614519488

LA REVANCHE DE LA CRÉATURE (REVENGE OF THE CREATURE, 1955)

La créature n’est pas morte ! Découverte puis capturée, elle est enfermée dans un océanorium de Floride où deux savants tentent de lui apprendre à parler. Visiblement peu bavarde, la créature s’échappe et s’en va semer la panique en ville. Malgré le côté très commercial de cette suite, Jack Arnold s’en tire tout de même la tête haute, et réalise selon l’avis de plusieurs critiques une séquelle supérieure à CREATURE FROM THE BLACK LAGOON.

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Toujours interprété par Ricou Browning, la saga connaîtra un troisième volet en 1957 avec THE CREATURE WALKS AMONG US (LA CRÉATURE EST PARMI NOUS) sous la baguette du réalisateur John Sherwood. À signaler au générique de cette REVANCHE DE LA CRÉATURE, la première apparition cinématographique de Clint Eastwood dans le rôle d’un assistant de laboratoire. Ce dernier refera une brève apparition dans le film suivant de Jack Arnold…

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TARANTULA (1955)

Adaptation cinématographique plus ou moins fidèle d’un épisode que notre réalisateur tourne pour le feuilleton THE SCIENCE-FICTION THEATRE, TARANTULA exploite un thème cher à la SF des fifties : le gigantisme animal. Après les fourmis de THEM ! (DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE) en 1953, et avant les mantes religieuses de THE DEADLY MANTIS (LA CHOSE SURGIE DES TÉNÈBRES) en 1957, Jack Arnold nous propose une tarentule géante.

Craignant une future famine due à une surpopulation croissante, un scientifique découvre une formule capable d’augmenter la proportion d’un animal. Cobaye involontaire de ses expériences, une tarentule s’échappe de sa cage de verre et s’enfuit dans le désert où elle atteindra une dimension gigantesque. Heureusement pour le monde, Clint Eastwood veille en pilote d’avion. Il détruira l’imposante arachnide.

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Toujours sous l’aile du producteur William Alland, Jack Arnold retrouve pour les besoins de son nouveau film le scénariste Martin Berkeley (THE REVENGE OF THE CREATURE), mais surtout Clifford Stine qui signera les superbes travelling matt du film.

Si diriger des E.T. et une créature aquatique ne posa guère de problème à Jack Arnold, il n’en fut pas de même pour sa nouvelle vedette. Afin de sélectionner la tarentule idéale, la Universal dût importer du Panama plus de soixante spécimens. Sur ce nombre, une petite quantité fut retenue pour le tournage. Comment diriger une tarentule ? Jack Arnold trouve la solution grâce à un petit jet d’air qu’il utilise sur celle-ci pour la faire avancer où il désire.

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Jouant habilement sur l’une des plus grandes phobies de l’humanité, TARANTULA fait mouche et rapporte des millions dans le tiroir-caisse de la Universal.

Année bien remplie que celle de 1955 pour Jack Arnold. En effet, après REVENGE OF THE CREATURE et TARANTULA, il tourne, toujours à la demande de la Universal, les séquences additives à THIS ISLAND EARTH (LES SURVIVANTS DE L’INFINI). En fait, Arnold réalise les vingt dernières minutes du film où l’on découvre la planète Metaluna. Véritable morceau d’anthologie, tout y est : attaques de vaisseaux spatiaux, mutants au crâne hypertrophié et cités futuristes. Un vrai met de choix pour tous les mordus de space opera. Cependant Arnold n’est pas crédité au générique, et seul le nom de Joseph Newman y apparaîtra.

Pas de fantastique au programme de notre réalisateur en 1956, il ne tournera que deux petits westerns de série B.

Par contre 1957 sera une grande année pour lui. En effet, il tournera son film le plus célèbre et l’un des plus grands classiques de la SF des années 50.

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- Dave Altout & Sandrine B.-

(Article publié dans le fanzine Midian numéro 2 de février 1994)



Jack Arnold (1ère partie)

JACK ARNOLD (1ère partie)

Jack Arnold (1ère partie) dans Cinéma bis 16092712574515263614519451

En quelques films, Jack Arnold marque à jamais le cinéma fantastique de son empreinte. Spécialiste de la série B, il reste aujourd’hui le réalisateur le plus célèbre et le plus représentatif de la science-fiction des années 50.

Né le 14 octobre 1912 dans le Connecticut, Jack Arnold fait ses débuts artistiques à la fin des années 30 comme acteur de théâtre. C’est durant la Seconde Guerre mondiale qu’il fait ses premiers pas dans la réalisation par le biais de documentaires qu’il tourne pour l’US Air Force et le Département d’État. Après l’armée, il poursuit dans le court-métrage et sera nominé aux Oscars. Engagé par la Universal, il réalise son premier film en 1953.

LE RETOUR DE LA SF

C’est le début des années 50. Sur les écrans des cinémas américains déferlent westerns et comédies. Mais entre les coups de revolvers et les éclats de rire, un genre cinématographique renaît de ses cendres : la SF, peu présente durant les années 40. C’est à DESTINATION MOON (DESTINATION MOON, Irving Pichel, 1950), un film au budget modeste, que l’on doit cette renaissance. Produit par George Pal (producteur de LA GUERRE DES MONDES), cette histoire de voyage dans la lune rapporte gros et déclenche aussitôt un véritable raz-de-marée de productions SF à la qualité souvent inégale. Chaque studio nous propose alors son grand film. Pour la Fox, ce sera LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA (Robert Wise, 1951) ; pour la RKO, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE (Christian Nyby, 1951) et pour la Universal, LE MÉTÉORE DE LA NUIT que réalise Jack Arnold en 1953.

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LE MÉTÉORE DE LA NUIT (IT CAME FROM OUTER SPACE, 1953)

Pour ses débuts en SF, la Universal voit grand. Le scénario adapte une nouvelle du célèbre auteur Ray Bradbury. On opte pour une réalisation en trois dimensions (premier film SF en relief), un nouveau son stéréo ainsi qu’un nouveau format d’image. Pas de doute, la Universal croit fermement aux capacités de Jack Arnold qui en est seulement à sa deuxième réalisation. Une confiance qu’il ne trahira pas comme le prouvera le fulgurant succès du film au box-office.

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Produit par William Alland et adapté par Harry Essex, l’histoire du film tourne autour du crash d’un vaisseau spatial près d’une petite ville américaine. Afin de réparer leur astronef et de quitter au plus tôt la Terre, les extraterrestres, xénomorphes, utilisent leur pouvoir de dupliquer l’apparence de n’importe quel être humain. Mais bientôt le subterfuge est découvert par la population locale, qui décide aussitôt d’exterminer les étrangers. Heureusement pour les xénomorphes, un scientifique leur viendra en aide et leur permettra de quitter la Terre sains et saufs.

16092712574815263614519453 dans Dossier : Jack Arnold

Pour ses débuts en SF, Jack Arnold se voit attribuer un sujet classique du genre. Mais s’il est encore ici question d’extraterrestres, le film parvient néanmoins à se détacher du reste de la production actuelle par sa vision pacifique de ces derniers. Chose bien rare en ces temps de guerre froide où l’extraterrestre, à l’image du communisme, était souvent un agressif envahisseur pour le peuple américain (voir L’INVASION VIENT DE MARS et LA GUERRE DES MONDES).

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Sans doute séduit par cette originalité et par la mise en scène efficace, le film est un succès auprès du public et conforte Jack Arnold dans la chaise de réalisateur, place qu’il retrouve en 1954 pour…

16092712575115263614519455 dans Fifties SF

L’ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR (CREATURE FROM THE BLACK LAGOON, 1954)

C’est durant le tournage du MÉTÉORE DE LA NUIT que Jack Arnold entend parler pour la première fois ce cette histoire de créature aquatique. En effet, alors que notre réalisateur met en scène  ses xénomorphes, le producteur William Alland lui présente le premier jet d’un scénario écrit par un certain Maurice Zinn. Arnold trouve le sujet intéressant, et avec l’aide des scénaristes du MÉTÉORE DE LA NUIT il écrit le script définitif. Espérant renouer avec le succès de ses monsters movies des années 30 (voir DRACULA et autres FRANKENSTEIN), la Universal n’hésite pas un seul instant à acheter les droits du scénario et d’en confier la réalisation en 3D à son nouveau fils prodigue, Jack Arnold.

16092712575315263614519456 dans Publifan

Quelque part en Amazonie, le squelette fossilisé d’une main palmée est découvert. Intriguée par cette découverte, une équipe de scientifiques se mobilise et se rend sur place en espérant trouver le reste du squelette de ce qui pourrait bien être le chaînon manquant. Mais ils trouveront bien plus que de simples ossements puisqu’une de ces créatures est toujours vivante…

16092701025115263614519463 dans Science-fiction

Défi majeur du film : offrir aux spectateurs une créature originale et effrayante. C’est sur une suggestion de Jack Arnold lui-même que Bud Westmore (responsable du département maquillage de la Universal) réalisera le costume de cette dernière. En effet, Jack Arnold propose que l’on prenne la figurine des Oscars américains et que l’on y rajoute une tête de poisson et des nageoires. Westmore s’exécute et fabrique le costume dont le résultat final est en tous points remarquable. Pour enfiler la panoplie, le réalisateur choisit deux acteurs : Ben Chapman (cascadeur de son état, il interprète toutes les scènes terrestres) et Ricou Browning (aux capacités respiratoires prodigieuses, il se charge de toutes les scènes aquatiques). Ce dernier est devenu depuis le créateur de la série TV FLIPPER LE DAUPHIN et le responsable des séquences sous-marines de L’ESPION QUI M’AIMAIT.

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Fort de son exotisme, de son suspense et des charmes de Julie Adams, le film est une réussite à la fois commerciale et critique. Succès oblige, la Universal réclame immédiatement une suite à Jack Arnold…

- Dave Altout et Sandrine B.-

(Article publié dans le fanzine Midian numéro 2 de février 1994)



Feuillets d’Hypnos : Démons et merveilles (1ère partie)

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DÉMONS ET MERVEILLES (1ère partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 37 de septembre-octobre 1993)

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En grec, daimôn ne désigne aucunement le Diable, mais plutôt un être intermédiaire entre les dieux et les mortels. Puissances invisibles, les démons vivent cachés parmi les hommes, n’intervenant, en principe, que pour faire respecter les décrets des Forces supérieures. Ainsi les Heures (ordre de la nature et ordre moral), les Parques (naissance, vie et mort), les Muses (inspiratrices des Arts), les Grâces (épanouissement, lumière, joie) et les Songes, se voient-ils investis de fonctions divines majeures. De même, un démon particulier personnifie alors le destin de chaque cité, de chaque famille, de chaque homme. Socrate n’invoquait-il pas souvent son esprit familier, équivalent de notre ange gardien très-chrétien ?

Mais Homère distingue bien le Mauvais, funeste serviteur, de l’agathos daimôn, le bon génie, intercesseur et acteur toujours bienveillant. Aujourd’hui, cette ambivalence a disparu. Les démons font figure d’experts ès ruses et tromperies, de spécialiste du mal, collectionneurs et pourrisseurs d’âmes.

Délaissant ses dieux lointains et inconsistants, l’Humanité s’est forgée ainsi une immense galerie diabolique, bien en chair celle-là, grimaçante, serpentiforme et cornue à souhait !

Fils du Désir et de la fatum, de la peur et du châtiment, de la tentation et de la révulsion, de la Beauté et de l’Abomination, ils incarnent, frères ténébreux, des modèles de comportement que nous comprenons, les sachant, trop souvent, nôtres hélas… 

16061107442015263614300298 dans Fantastique

Les racines du Ciel

Pour les Mazdéens de l’ancien Iran, le dieu suprême Ahura-Mazda avait créé à la fois Ahriman, l’esprit du Bien (Spenta Mainyu), et Ormuzd, l’esprit du Mal (Angra-Mainyu). Ce dernier a introduit sur Terre la souffrance et la mort, avec l’aide de ses enfants les daevas. L’homme qui suit les mauvaises pensées inspirées par ces envoyés est précipité en enfer après sa mort, tandis que l’âme du juste accède aux voluptés célestes. Aux idées grecques sur les démons (déités intermédiaires proches des hommes) et le Tartare (lieu de châtiment hors du monde), s’ajoute ainsi un concept nouveau : l’existence d’un connétable, généralissime coordonnant l’action de tous les démons.

Dans le judaïsme, le Mal est considéré comme une épreuve, en triompher c’est montrer sa foi. De fait, le serpent du livre de La Genèse n’est pas identifié d’emblée au Diable : il semble être dépêché par Dieu pour tenter Adam et Eve. De même, qui accablera Job de calamités, qui tentera de le réduire à quia sur son tas de fumier ? Non point Satan mais un satan, c’est-à-dire un adversaire. Non point un monstre issu d’on ne sait quel abîme mais l’un des archanges entourant le trône divin, missi dominici qui, à la suite d’un pari, est désigné par son Seigneur pour déchoir le bon serviteur.

C’est l’influence iranienne qui sera très directement à l’origine de la démonologie judéo-chrétienne avec les livres apocryphes : Tobie, Enoch, La sagesse de Salomon. Selon cette tradition, Dieu a créé des esprits purs, les anges, messagers qu’il envoie vers les hommes pour faire connaître Sa volonté, pour l’exécuter le cas échéant. On rejoint ici, à nouveau, le rôle des daimôns grecs. Parmi ces anges, certains se sont révoltés sous la conduite de Satan, avatar juif d’Angra Mainyu. Créés par un dieu infiniment bon, ils ne sont pas mauvais par nature, mais par libre choix comme le seront après eux les grands coupables : Caïn, Judas, Faust, don Juan.

16061107443715263614300299 dans Feuillets d'Hypnos

Un Prince de bric et de broc

La richesse littéraire du prince-démon, son omniprésence dans les faits de langue : avoir le diable au corps, c’est bien le diable si…, faire le diable à quatre, ce n’est pas le diable, tirer le diable par la queue, la beauté du diable, de tous les diables, … peut-être les doit-il à l’intransigeance extrême du christianisme qui n’admettait pas de co-existence pacifique avec les dieux antérieurs. Nombre d’entre eux, désignés comme vaines idoles puis interdits de terrestre séjour, ne survécurent qu’en s’intégrant à la personne de l’Adversaire, qui s’accrut ainsi de mille lambeaux divins.

De fait, même si la religion officielle se représente Satan comme un être surnaturel aux pouvoirs limités, la mentalité populaire en décide tout autrement, l’enrichissant d’un éternel substrat de paganisme.

Les sorcières, femmes-liges du Démon, sont appelés ainsi « adoratrices de Diane » au synode de Trèves (IXe siècle). Les sabbats n’ont-ils pas lieu au cœur des forêts, dans cette nature intacte où s’ébattaient, hommes-boucs aussi, les satyres ? À Pluton et Proserpine, souverains des Enfers, Satan ne doit-il pas son souterrain royaume ? Ne faut-il pas, en plus, le rapprocher d’Hécate, déesse lunaire, dite phosphoros (porteuse de lumière) ? Satan n’est-il pas, en sus, Lucifer (même sens) ? Couronnant la fille des Titans, animal-fétiche de Celui qui use, ruse et s’insinue, le serpent, symbole de la connaissance interdite, porte de la mort et de la magie, les lie tout autant.

Les divinités païennes et les démons qui leur ont succédé, composent dès lors, grâce à la diversité de leurs connotations allégoriques, une sorte de miroir universel, permettant d’exprimer à peu de frais toutes les turpitudes, toutes les pulsions humaines. C’est ainsi que très tardivement naîtront : Lucifer (démon de l’orgueil), Satan (démon de la colère), Mammon (démon des richesses), Asmodée (démon de la luxure), …

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)

Source : introduction aux Histoires démoniaques, Jacques Goimard & Roland Stragliati, Presses-Pocket n°1464, 1977.



Feuillets d’Hypnos : Jules Verne (2e partie)

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JULES VERNE, OU LE SCAPHANDRIER DE L’IMAGINAIRE (2e partie)

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 33 de juillet-août 1992 / première partie disponible ici)

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La conquête impossible

La Nature ne se laisse pas forcer. Elle engloutit l’imprudent à moins qu’elle ne l’expulse bien avant qu’il n’atteigne le centre de la Terre ou le sol de la Lune. « Poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers », l’homme n’hérite pas du monde au terme de sa quête. Tout juste aura-t-il pu, un court moment, soulever un coin du voile d’Isis.

Quant aux machines, elles n’ont plus guère d’intérêt comme anticipations forcément dépassées. Mais elles restent aujourd’hui encore le miroir privilégié du Désir. Désir de voir et de faire voir, désir de transgresser le premier un espace interdit, désir enfin d’être à l’égard d’autrui un maître ou un vengeur. Du Nautilus-rorqual à l’éléphant d’acier de La Maison à vapeur, en passant par le « surnaturel hippogriffe » de Robur, tous ces cyborgs avant la lettre témoignent d’un conflit permanent entre jouissance et violence. Le vaisseau de Nemo est à la fois musée d’esthète et mortelle torpille. La maison à vapeur est un véritable palais des mille et une nuits mais aussi une redoutable forteresse mobile. La machine vernienne extériorise donc les pulsions contradictoires du Héros.

Âme tourmentée, celui-ci s’élève souvent au rang du mythe. Nemo ou Hatteras ne sont plus des êtres de chair et de sang mais des génies maudits, démons des mers ou des régions hyperboréennes. Surhumains ou trop humains, victimes ou témoins d’une inexorable fatum, les personnages de Jules Verne, même simplifiés, restent pourtant crédibles. Exceptionnels comme leurs machines, individus asociaux ou antisociaux, ils n’en demeurent pas moins exemplaires, figures emblématiques d’un pouvoir toujours destructeur.

16061108320515263614300319 dans Feuillets d'Hypnos

Science sans conscience

La guerre est, en effet, une des obsessions majeures de l’œuvre de Jules Verne. Dès De la Terre à la Lune (1865), récit où se trouve reconvertie en entreprise spatiale l’industrie militaire américaine de la guerre de Sécession, Jules Verne s’inquiète de « l’inféodation subite d’un peuple à un homme » et dénonce la collusion entre mercantilisme et bellicisme (Cf « J.F.K. »). Témoin atterré du conflit de 1870, l’écrivain réalise avec lucidité le caractère de plus en plus scientifique – et donc meurtrier – des guerres modernes. Dès lors, la mise en scène du projet de domination sur les hommes va doubler, dans son œuvre, celle de l’impossible maîtrise de la Nature.

Incapable de nous faire alunir, le canon à fulmicoton se retrouve dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879) : il s’y révèle parfaitement « propre » à anéantir une mégalopole ! Il deviendra, en outre, « fulgurateur » dans Face au drapeau (1896) et même engin téléguidé dans L’étonnante aventure de la mission Barsac (1914). Ici, Verne ne se contente pas d’exploiter le thème du savant fou, avatar moderne de l’apprenti-sorcier, il nous montre l’effet de feed-back par lequel la détention d’un pouvoir attise la mégalomanie d’un despote ou d’un scientifique, en même temps que le croissant asservissement du savoir au pouvoir. Il nous décrit aussi, dans le détail, les mécanismes socio-économiques par lesquels s’exerce une tyrannie : rôle de l’argent, maîtrise de l’énergie, monopole et manipulation de l’information.

Mais les sociétés dites « libérales » n’en sont pas moins visées. C’est notre civilisation elle-même qui est remise en cause. Les « Altoriens » du Voyage à travers l’Impossible, qui veulent vider leurs océans dans leurs volcans, pour, du même coup, cultiver le fond des premiers et éteindre les seconds ! On ironise sur le monde de Sans dessus dessous (1889) où les ex-pionniers d’Autour de la Lune, désormais promoteurs d’une société par actions et grands utilisateurs du pouvoir des médias, entreprennent de redresser l’axe de la Terre ! Verne, authentique précurseur des écologistes, stigmatise ainsi les méfaits de l’industrie à outrance et l’épuisement progressif de la biosphère. À l’heure du sommet de la Terre à Rio, il est bon de relire La journée d’un journaliste américain en 2889. N’y voit-on pas déjà des fax au sein d’une conférence internationale ? N’y relève-t-on pas surtout l’impuissance voire l’indifférence des gouvernements, des puissants ne sachant concilier affairisme et philanthropie ?

« Social -fiction » à la manière de Brown ou de Kornbluth et non « hard-science », l’anticipation vernienne nous parle finalement de l’ »ici et du maintenant ». Les univers parallèles que la fiction déploie ne font que nous renvoyer à nous-mêmes à travers l’espace-temps. 

16061108311015263614300317 dans Littérature

Les Indes noires

Inventeur du roman « scientifique », Jules Verne – le sait-on ? – fut, à maints égards, en bon transgresseur de la réalité immédiate, un écrivain fantastique. Dès 1854, Maître Zacharius pose les maximes de l’homme prométhéen : il faut manger les fruits de l’Arbre pour devenir l’égal de Dieu. Quitte à périr sous la foudre divine à la manière des Titans escaladant l’Olympe, il nous faut toujours, nouveaux Icares, nous dépasser, tenter de transcender le lieu et la matière.

À l’Avenir souvent menaçant, succède ici un Passé antique, l’abîme non moins terrible des âges enfuis. Au fond de nos labyrinthes internes, sommeille un être malfaisant, une créature millénaire au pouvoir duquel il s’agit d’arracher une victime. Mauvais génie de la mine des Indes noires, « roi de l’ombre et du feu », c’est Silfax impalpable et qui voit tout. C’est le sombre propriétaire du Château des Carpathes, Dracula nécromant qui se repaît de la voix de sa prisonnière. C’est Wilhelm Storitz qui hérite du don ou de la malédiction de l’invisibilité. L’objet du combat ? La femme, grande absente du roman scientifique. Ailleurs déplacé sur la Nature ou les machines, le Désir trouve là son objet véritable. La Dame doublement convoitée par le pervers diabolique qui la torture et l’enchaîne et le prince charmant qui vient la délivrer, est elle-même écartelée entre l’ombre et la lumière, entre l’égarement et la raison, entre Eros et Thanatos. Qui se cache derrière ces monstres et ces profanations ? Verne bien sûr. Troubleur de l’Ordre, violeur de l’impératif « hetzélien » de positivité, de rigide et de frigide pruderie. Jules Verne est une « taupe », un agent subversif exorcisant la pesante influence paternelle à travers la figure d’un Docteur Ox (1872) qui fait pousser aux habitants de Quinquendone des talents nouveaux mais aussi des dents ! Il est, à son tour, le grand « oxygénateur » qui nous redonne crocs et griffes, le fou sacrilège peignant la Terre et même un peu d’Au-delà.

- Mandragore -

Source : Le Livre d’or de la Science-Fiction, François Raymond, Presses Pocket, 1986.



Feuillets d’Hypnos : Jules Verne (1ère partie)

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JULES VERNE, OU LE SCAPHANDRIER DE L’IMAGINAIRE (1ère partie)

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 33 de juillet-août 1992) 

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Au sommaire du premier numéro d’Amazing Stories, The magazine of Scientifiction, figurait déjà en avril 1926 une réédition d’Hector Servadac suivie de Voyage au centre de la Terre et d’Un drame dans les airs, en compagnie de textes de Poe, Wells, et Burroughs. Sans doute s’agissait-il là d’une tentative pour donner ses lettres de noblesse à un genre nouveau-né. Quel rapport pourtant entre le roman scientifique créé par Verne en 1863 avec Cinq semaines en ballon et la toute jeune Science-Fiction ? Plus de 60 ans les séparent.

Sans parler de leur nom même et de leur contenu. Rappelons que la science-fiction a déserté l’heroic fantasy et que la SF spéculative dépasse largement par son audace les idées émises voici plus d’un siècle.

Pourtant, nombreux sont les textes de Verne qui relèvent réellement de la SF et du Fantastique dans leur sens actuel. Car au-delà de sa prétendue finalité de littérature « pour la jeunesse », Jules Verne est avant tout un auteur moderne, fait d’angoisse et de jeu, de violence et de dérision, et d’une certaine subversion des valeurs.

Vulgarisateur ou précurseur ?

Il convient de dénoncer tout d’abord une première erreur. Il ne faut pas confondre le projet idéologique et commercial de Hetzel, l’éditeur de Verne, et celui de l’écrivain lui-même. Hetzel croyait dans le progrès indéfini de l’humanité grâce à la science. Il voulait donc œuvrer pour la diffusion des « lumières », sous une forme attrayante, par la création du « Magasin d’Éducation et de récréation » destiné aux familles. L’auteur de Cinq semaines en ballon lui parut particulièrement apte à réaliser cet objectif. Recruté dans l’équipe, Verne souscrivit un ambitieux contrat moral et financier. Il s’engagea à produire trois puis deux volumes par an au sein de la « Bibliothèque d’Éducation ».

Mais Verne, âgé de 35 ans, est déjà un homme fait, féru d’une culture qui va d’Hoffman à Poe. Il a ses idées.

Fort conservatrices – à vrai dire – car héritées de son père avoué, mais traversées de fulgurants fantasmes. Il s’agit moins pour lui de résumer puis de divulguer un vain savoir obsolète, que de le prolonger, par le récit de voyages fictifs, que d’aggrandir le monde connu, en tentant de rendre vraisemblable ce qui ne l’était point. D’où l’utilisation systématique de la terminologie et des références scientifiques, avec, en outre, un recours constant aux descriptions minutieuses.

C’est ainsi qu’il entreprend de 1864 à 1869 la saga des « Voyages extraordinaires ». Il s’élance hardiment « where no one has gone before », explorant le centre de la Terre, le pôle Nord (Voyages et Aventures du capitaine Hatteras), la face cachée de la Lune et jusqu’aux abysses primitifs.

16061108243615263614300316 dans Feuillets d'Hypnos

Les fantaisies verniennes

Mais Jules Verne déroge bien vite au sacro-saint et mesquin principe de vraisemblance. Le Docteur Ox, Sans dessus dessous, La chasse au météore, sont autant de « fantaisies » bien distinctes des autres « Voyages Extraordinaires ». Généralement mal reçus à l’époque, ils brillent aujourd’hui de tout leur éclat. Ce sont d’authentiques produits de la SF humoristique, de ce qu’Alfred Jarry appelait, en parlant de Wells, le « roman hypothétique ». Autre manuscrit d’exception, le Voyage à travers l’impossible, joué en 1882 à la barbe d’Hetzel et récemment publié. Là, pour la première et unique fois, des cosmonautes terriens posent le pied sur une très lointaine planète habitée, « Altor », après avoir accédé au feu central de la Terre et remonté ainsi le temps jusqu’à l’époque de l’Atlantide. Véritable épopée de l’Humanité, cette « pièce fantastique » appartient au domaine de la féérie satirique. La science n’y alourdit plus l’action. Passion vraie de la découverte, elle en reste cependant le moteur.

Un ailleurs intérieur

En dehors de ces remarquables échappées, il nous faut bien reconnaître quand même le caractère relativement limité et clos sur lui-même du monde vernien. À l’inverse de Rosny, de peu son cadet, c’est en vain qu’on chercherait ici les thèmes classiques de la SF : E.T., espèces concurrentes de l’Humanité, mutants, robots… Tout juste peut-on relever une faible trace de pouvoir parapsychique chez le magnétiseur Mathias Sandorff.

Est-ce là la marque d’un refus délibéré, celui d’entrer en contact avec l’Autre ? En fait, les mondes de Jules Verne ne sont pas aussi aseptisés qu’on pourrait le croire. L’alien resurgit à l’improviste de l’intérieur, monstrueux bien sûr : calmar géant de Vingt Mille lieues sous les mers, sauriens antédiluviens du Voyage au centre de la Terre, ou gymnotes électriques de La Jangada. Apparaît ici une sorte de fascination pour l’interférence entre les règnes, pour une fantasmatique confusion entre le machinisme et la vie. Combien improbables les « poissons-fusils » de Nemo ou le « gura crepitans à fruits explosifs » du Village aérien ! Ils figurent pourtant bel et bien dans les encyclopédies… La biologie est sauve, le contrat « hetzélien » respecté. Mais la science n’est pas en l’occurence un but. C’est – nous l’avons dit – une simple caution, un tremplin. Le prétexte qui, loin de nous renseigner, nous dépayse, et nous fait entrer dans la quatrième dimension. 

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Terra incognitae

Ce que visent, en effet, les héros de Jules Verne, ce sont les confins du monde, les points extrêmes, les « blancs » sur la carte. Ils étaient nombreux à l’époque. Aujourd’hui encore, l’intérieur de l’écorce terrestre, les grands fonds, les planètes autres que notre satellitte, ne nous sont connus que par technologie interposée : l’homme, fort heureusement peut-être, n’y a pas apposé directement sa marque. Vers ces terra incognitae, Jules Verne envoie des explorateurs débrouillards et sagaces, qui, à l’instar d’Aronnax, pourront dire : « J’ai vu et j’ai senti ». À travers eux, physiquement présents et isolés de tout, il nous fait toucher la Frontière.

Périples dantesques dont on ne revient jamais indemnes : au pôle Nord, Hatteras devient fou ; maître du monde sous-marin mais non pas de lui-même, Nemo lance son Nautilus au cœur du Maelström ; Arthur Gordon Pym parvient jusqu’au pôle Sud, mais y reste cloué pour l’éternité (Le Sphinx des glaces). Comme ceux de J.G. Ballard, ces héros vont jusqu’au bout d’eux-mêmes avec l’interface ad-hoc. Car le feu, la glace, le vide, ne sont jamais affrontés qu’au travers d’une coquille protectrice : « wagon-projectile », sous-marin ou scaphandre. Les ballardiens, hantés par la mort inéluctable du monde et par la folie de l’autodestruction, ne sont que des errants sans force, des œdipes résignés à leur noir destin. Le clan des verniens, lui, ne se satisfait pas des régressions engendrées par l’effondrement de la civilisation comme dans L’Éternel Adam. Il survivra au naufrage universel et triomphera de la « bête ». C’est ainsi que s’organisent parfois de précaires utopies, petites communautés inventives, solidaires et conviviales, où l’on reconstruit la société sur des bases nouvelles. La course au profit, l’esprit de domination, les rivalités personnelles ou nationales y disparaissent vite. En marge de l’Histoire, loin des espaces connus, l’homme devient enfin ce qu’il pourrait être (Le Pays des fourures, L’Ile mystérieuse, Deux ans de vacances). Jules Verne n’est donc aucunement le chantre d’une industrie ou d’une science panacées. Face à l’univers infini, l’humanité finie ne saurait aplanir tous les mystères, dompter la nature, et créer des machines qui ne soient la manifestation de ses rêves obscurs.

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)

Source : Le Livre d’or de la Science-Fiction, François Raymond, Presses Pocket, 1986.



Feuillets d’Hypnos : Homo Mecanicus (2e partie)

Feuillets d'Hypnos : Homo Mecanicus (2e partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

HOMO MECANICUS : DE LA MONTRE AUTOMATE AU ROBOT QUI RÊVE (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 40 de mai 1994 / première partie ici)

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Artiste : Daniel Arnold-Mist

La machine perdue

Dans la plupart des récits antérieurs à l’âge d’or de la science-fiction, les robots mis en scène étaient des machines métalliques, pouvant à l’occasion manifester une certaine initiative, mais dont l’apparence empêchait toute confusion avec des êtres humains véritables. Par la suite, les écrivains firent intervenir d’autres êtres artificiels, très perfectionnés, fabriqués à l’aide de substances ressemblant aux tissus de notre corps, et qui pouvaient fort bien, de ce fait, être confondus avec nous. On prit l’habitude de parler alors d’androïdes.

Mais entre Capek et Asimov, ou entre l’apparition du mot robot et l’affirmation du postulat de l’intelligence artificielle comme l’un des plus féconds de la science-fiction, quelques jalons méritent d’être notés. Dans Métropolis (1926), film de Fritz Lang et roman de son épouse Théa Von Harbou, on rencontre, de fait, un androïde imitant les traits de l’héroïne humaine. Dans The psychophonic nurse (1928), David H. Keller observait qu’aussi parfaits, qu’aussi polyvalents qu’ils puissent être ou devenir les êtres mécaniques ne seraient pas en mesure de remplacer l’amour maternel.

17013008560215263614812797 dans Feuillets d'Hypnos

Avec The lost machine (1932), John Wyndham jetait, quant à lui, un regard compatissant sur le sort d’un robot martien exilé, égaré sur une terre – ô combien – incompréhensible pour lui. Un autre robot d’origine extra-terrestre joue un rôle important dans Farewell to the master (1940) de Henry Bates. Cette longue nouvelle inspira librement le film de Robert Wise The day the Earth stood still (Le jour où la Terre s’arrêta, 1951).

Rebelle malgré lui ou destructeur servile, le robot se présente plutôt sous un jour sympathique avec le personnage d’Helen O’Loy (1938) chez Lester del Rey.

Merveilleuse amoureuse en kit, soit. Mais l’idée de machines automatiques inusables et indestructibles amena à se poser la question de leur « survie » bien au-delà de la disparition de l’Humanité. Machines-sisyphes figées pour l’éternité, se croyant seules-pensantes, ou même, réinventant la vie, et ressuscitant leur mythique Créateur.

On le voit, la diversité des façons de traiter en littérature le thème de l’être artificiel démontre que celui-ci peut échapper au schéma de l’apprenti-sorcier.

Il appartenait, dès lors, à Isaac Asimov, d’indiquer et d’explorer la voie de l’extrapolation fondée sur des prémisses logiques et scientifiques.

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Artiste : Fabricio Moraes

La libération positronique

Asimov a postulé un certain nombre de limitations chez l’automate. Une sorte de conditionnement préalable apparemment très contraignant, de façon à ce que la créature reste fidèle à l’Homme. Surgiront cependant des facteurs imprévus dont n’a pas tenu compte la programmation initiale. D’où la nécessité d’analyser scientifiquement les causes et les effets de ces hypothèses a priori non répertoriés. Ce seront alors les circonstances dans et par lesquelles cette situation de blocage ou ce hiatus seront résolus qui fourniront la substance du récit.

Les Trois Lois de la Robotique énoncées par John W. Campbell Jr étaient destinées à assurer respectivement la protection de l’homme par le robot, l’obéissance du robot envers l’homme et l’auto-protection du robot. Elles expriment, en quelque sorte, l’éthique de l’automate ; elles résument ce qui correspond chez lui à un code moral. Code certes mais non pas carcan. La faille existe. Nous l’avons tous rencontrée.

Que ne peut-on confier ou demander à ces auxiliaires précieux ? Compagnons d’exploration interstellaire (Jay score, Frank Russell, 1941), acteurs trop parfaits (The darfsteller, L’intrus, Walter M. Miller, 1955), auteurs pornographiques (Slave to man, Sylvia Jacobs, 1969) ou doublures scrupuleuses d’humains surmenés (All the loving androids, A.E. Van Vogt, 1971) ou d’hommes célèbres (We can build you, Le bal des schizos, Ph. K. Dick, 1972), souffre-douleurs, Watson surhumains pour Sherlock Holmes dépassés (The caves of steel, Asimov, 1953), harpies ou furies chargées de punir ou d’exécuter les criminels (La machine à deux mains, Henry Kuttner et Catherine Moore), combattants implacables de toute vie (le cycle des Berserkers, Fred Saberhagen, 1967), … La liste est loin d’être close !

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Le danger que nous font courir ces serviteurs par trop polyvalents, c’est, bien entendu, une application trop littérale ou trop… fine de ses instructions. Servir l’homme, soit. Mais les aspirations, les besoins des créateurs, sont souvent contradictoires. D’un individu à l’autre, d’un humain tout seul à l’Humanité tout entière la perspective change.

Au thème des rapports créature / créateur, se substitue plus volontiers désormais celui de la prise de conscience et de l’identité de l’homo mecanicus. À des automates de plus en plus perfectionnés, aux capacités approchant ou dépassant celles d’humains doués, le statut d’être vivant pourrait-il être définitivement refusé ?

Ainsi, dans Time and again (1951), Clifford D. Simak a mis en scène des androïdes qui se découvrent possesseurs de l’équivalent d’une âme. Dans How-2, le même auteur raconte l’acceptation des robots en tant qu’humains à part entière, après la découverte de leur capacité à « procréer ». De là à voir un robot élu au trône de Saint Pierre ou digne de la canonisation, il n’y a qu’un pas allègrement franchi par Silverberg (Good news from the Vatican, 1971) ou par Anthony Boucher (The quest of st Aquin, 1951) !

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Artiste : Waldemar Kazak

Le test de Turing

En octobre 1950, le mathématicien anglais Alan Turing fit paraître un article intitulé Computing machinery and intelligence, dans lequel il proposait ce que l’on a depuis lors pris l’habitude d’appeler le « test de Turing ».

Dans le cadre de cette épreuve d’humanité, point de boîte à douleur, comme celle de Dune, mais un protocole extrêmement simple : un examinateur est complètement isolé d’une machine et d’une personne, qu’il interroge l’une et l’autre. Il ne peut ni les voir, ni les entendre, mais il lui est possible de communiquer avec elles au moyen d’un fax. Turing propose de considérer que si l’examinateur est incapable de dire quel est son interlocuteur humain et quel est son vis-à-vis machine, il faut bien admettre que ce dernier pense.

Force nous est de constater que les automates de la science-fiction ont depuis longtemps passé avec succès le Test de Turing ! Alors que, par bien des côtés, la machine a gagné l’homme, l’homme s’est fait machine, fonctionne et ne vit plus (Ghandi).

- Mandragore -

Source : préface de Demètre Ioakimidis à Histoires d’automates, La grande anthologie de la science-fiction (Le livre de poche, 1983)



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