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Feuillets d’Hypnos : Homo Mecanicus (2e partie)

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HOMO MECANICUS : DE LA MONTRE AUTOMATE AU ROBOT QUI RÊVE (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 40 de mai 1994 / première partie ici)

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Artiste : Daniel Arnold-Mist

La machine perdue

Dans la plupart des récits antérieurs à l’âge d’or de la science-fiction, les robots mis en scène étaient des machines métalliques, pouvant à l’occasion manifester une certaine initiative, mais dont l’apparence empêchait toute confusion avec des êtres humains véritables. Par la suite, les écrivains firent intervenir d’autres êtres artificiels, très perfectionnés, fabriqués à l’aide de substances ressemblant aux tissus de notre corps, et qui pouvaient fort bien, de ce fait, être confondus avec nous. On prit l’habitude de parler alors d’androïdes.

Mais entre Capek et Asimov, ou entre l’apparition du mot robot et l’affirmation du postulat de l’intelligence artificielle comme l’un des plus féconds de la science-fiction, quelques jalons méritent d’être notés. Dans Métropolis (1926), film de Fritz Lang et roman de son épouse Théa Von Harbou, on rencontre, de fait, un androïde imitant les traits de l’héroïne humaine. Dans The psychophonic nurse (1928), David H. Keller observait qu’aussi parfaits, qu’aussi polyvalents qu’ils puissent être ou devenir les êtres mécaniques ne seraient pas en mesure de remplacer l’amour maternel.

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Avec The lost machine (1932), John Wyndham jetait, quant à lui, un regard compatissant sur le sort d’un robot martien exilé, égaré sur une terre – ô combien – incompréhensible pour lui. Un autre robot d’origine extra-terrestre joue un rôle important dans Farewell to the master (1940) de Henry Bates. Cette longue nouvelle inspira librement le film de Robert Wise The day the Earth stood still (Le jour où la Terre s’arrêta, 1951).

Rebelle malgré lui ou destructeur servile, le robot se présente plutôt sous un jour sympathique avec le personnage d’Helen O’Loy (1938) chez Lester del Rey.

Merveilleuse amoureuse en kit, soit. Mais l’idée de machines automatiques inusables et indestructibles amena à se poser la question de leur « survie » bien au-delà de la disparition de l’Humanité. Machines-sisyphes figées pour l’éternité, se croyant seules-pensantes, ou même, réinventant la vie, et ressuscitant leur mythique Créateur.

On le voit, la diversité des façons de traiter en littérature le thème de l’être artificiel démontre que celui-ci peut échapper au schéma de l’apprenti-sorcier.

Il appartenait, dès lors, à Isaac Asimov, d’indiquer et d’explorer la voie de l’extrapolation fondée sur des prémisses logiques et scientifiques.

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Artiste : Fabricio Moraes

La libération positronique

Asimov a postulé un certain nombre de limitations chez l’automate. Une sorte de conditionnement préalable apparemment très contraignant, de façon à ce que la créature reste fidèle à l’Homme. Surgiront cependant des facteurs imprévus dont n’a pas tenu compte la programmation initiale. D’où la nécessité d’analyser scientifiquement les causes et les effets de ces hypothèses a priori non répertoriés. Ce seront alors les circonstances dans et par lesquelles cette situation de blocage ou ce hiatus seront résolus qui fourniront la substance du récit.

Les Trois Lois de la Robotique énoncées par John W. Campbell Jr étaient destinées à assurer respectivement la protection de l’homme par le robot, l’obéissance du robot envers l’homme et l’auto-protection du robot. Elles expriment, en quelque sorte, l’éthique de l’automate ; elles résument ce qui correspond chez lui à un code moral. Code certes mais non pas carcan. La faille existe. Nous l’avons tous rencontrée.

Que ne peut-on confier ou demander à ces auxiliaires précieux ? Compagnons d’exploration interstellaire (Jay score, Frank Russell, 1941), acteurs trop parfaits (The darfsteller, L’intrus, Walter M. Miller, 1955), auteurs pornographiques (Slave to man, Sylvia Jacobs, 1969) ou doublures scrupuleuses d’humains surmenés (All the loving androids, A.E. Van Vogt, 1971) ou d’hommes célèbres (We can build you, Le bal des schizos, Ph. K. Dick, 1972), souffre-douleurs, Watson surhumains pour Sherlock Holmes dépassés (The caves of steel, Asimov, 1953), harpies ou furies chargées de punir ou d’exécuter les criminels (La machine à deux mains, Henry Kuttner et Catherine Moore), combattants implacables de toute vie (le cycle des Berserkers, Fred Saberhagen, 1967), … La liste est loin d’être close !

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Le danger que nous font courir ces serviteurs par trop polyvalents, c’est, bien entendu, une application trop littérale ou trop… fine de ses instructions. Servir l’homme, soit. Mais les aspirations, les besoins des créateurs, sont souvent contradictoires. D’un individu à l’autre, d’un humain tout seul à l’Humanité tout entière la perspective change.

Au thème des rapports créature / créateur, se substitue plus volontiers désormais celui de la prise de conscience et de l’identité de l’homo mecanicus. À des automates de plus en plus perfectionnés, aux capacités approchant ou dépassant celles d’humains doués, le statut d’être vivant pourrait-il être définitivement refusé ?

Ainsi, dans Time and again (1951), Clifford D. Simak a mis en scène des androïdes qui se découvrent possesseurs de l’équivalent d’une âme. Dans How-2, le même auteur raconte l’acceptation des robots en tant qu’humains à part entière, après la découverte de leur capacité à « procréer ». De là à voir un robot élu au trône de Saint Pierre ou digne de la canonisation, il n’y a qu’un pas allègrement franchi par Silverberg (Good news from the Vatican, 1971) ou par Anthony Boucher (The quest of st Aquin, 1951) !

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Artiste : Waldemar Kazak

Le test de Turing

En octobre 1950, le mathématicien anglais Alan Turing fit paraître un article intitulé Computing machinery and intelligence, dans lequel il proposait ce que l’on a depuis lors pris l’habitude d’appeler le « test de Turing ».

Dans le cadre de cette épreuve d’humanité, point de boîte à douleur, comme celle de Dune, mais un protocole extrêmement simple : un examinateur est complètement isolé d’une machine et d’une personne, qu’il interroge l’une et l’autre. Il ne peut ni les voir, ni les entendre, mais il lui est possible de communiquer avec elles au moyen d’un fax. Turing propose de considérer que si l’examinateur est incapable de dire quel est son interlocuteur humain et quel est son vis-à-vis machine, il faut bien admettre que ce dernier pense.

Force nous est de constater que les automates de la science-fiction ont depuis longtemps passé avec succès le Test de Turing ! Alors que, par bien des côtés, la machine a gagné l’homme, l’homme s’est fait machine, fonctionne et ne vit plus (Ghandi).

- Mandragore -

Source : préface de Demètre Ioakimidis à Histoires d’automates, La grande anthologie de la science-fiction (Le livre de poche, 1983)



Feuillets d’Hypnos : Homo Mecanicus (1ère partie)

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HOMO MECANICUS : DE LA MONTRE-AUTOMATE AU ROBOT QUI RÊVE (1ère partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 40 de mai 1994)

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Créer artificiellement la vie est un très vieux rêve de l’Humanité, un rêve qui se révéla très vite difficile à réaliser. Alors à défaut de la vie elle-même, pourquoi ne pas chercher à donner l’illusion du vivant ?

Dédale, ingénieur suprême, n’avait-il pas déjà façonné le géant Talos pour surveiller les côtes de Crête et contrôler l’exécution des lois, écrasant dans sa poigne énorme intrus et contrevenants ? Héphaïstos, dieu-forgeron, n’avait-il pas lui aussi sur l’ordre de Zeus conçu Pandore, femme dotée de tous les dons, censée châtier la race humaine après le vol du feu divin ? Jusqu’à Aphrodite qui s’était brièvement jointe à ces précurseurs en animant la statue d’ivoire dont Pygmalion était tombé amoureux.

De facto, plusieurs automates existèrent réellement dès l’Antiquité. Ils ornaient les villes en divertissant les curieux, ils impressionnaient les fidèles en animant les temples. Ainsi, la flamme brûlant sur un autel chauffait de l’air dans un récipient qui commandait, grâce à l’emploi d’un réseau de poulies et de transmissions, l’ouverture ou la fermeture d’une porte sans intervention humaine apparente ; ou bien, une statue de divinité mue par un dispositif analogue, apparaissait « d’elle-même » pour venir saluer le fidèle qui venait de déposer son offrande.

Mécaniciens hors-pair, les Grecs, qui connaissaient déjà la turbine à vapeur, n’étaient pas le moins du monde intéressés par les applications sérieuses de tous ces astucieux mécanismes. Il y avait alors suffisamment d’esclaves de chair et de sang pour l’accomplissement des corvées.

Liseurs et diseurs de temps, serviteurs plus ou moins obéissants, musiciens ou joueurs d’échecs, chevaux démoniaques, guerriers ou créatures de rêve, ces divers simulacres se perfectionneront peu à peu sur la longue voie qui mène de la poupée tragiquement vide à l’androïde philosophe et au plus-qu’humain. Transcendant sa programmation, son conditionnement initial, le Robot s’est enfin fait homme. Sera-ce pour sauver l’humanité ou pour finalement la détruire ?

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Être de boue ou robot debout ?

Pendant le Moyen Âge, les horloges à eau devinrent autant de garde-temps compliqués où les profanes incrédules voyaient l’œuvre de sorciers. Ainsi, Charlemagne reçut-il d’Harun-El-Rachid – calife immortalisé par les Mille et Une Nuits – une clepsydre somptueuse, comportant notamment douze automates dont les apparitions rythmaient le passage des heures.

L’imagination des chroniqueurs avait attribué aussi à plusieurs érudits et savants de l’époque la création d’automates parlants, érudits et omniscients, capables de révéler l’avenir. Avec le rabbin Judah Loew ben Bezadel, personnage historique qui vécut à Prague au XVIème siècle, ces aides mécaniques surnaturels et nonobstant distingués se transforment en vil serviteur d’argile. Ce n’est point, dans la tradition juive, un Frankenstein avant la lettre, échappant à son créateur pour faire le mal, mais un espion précieux chargé d’espionner les Gentils et d’avertir la communauté des pogroms qui pouvaient se préparer contre elle. Façonné dans la glaise, le rabin l’avait animé en prononçant les incantations appropriées et en inscrivant sur son front le nom sacré de Dieu.

Au temps de Loew existaient bien des automates destinés moins à mystifier le public qu’à démontrer le savoir faire de leurs concepteurs. On se souvient du canard de Vaucanson (1738). Wolfgang Von Kempelen mit, quant à lui, au point un soi-disant joueur d’échecs mécanique pour la cour de l’impératrice Marie-Thérèse à Vienne. L’automate de Kempelen, immortalisé par Poe dans l’un de ses récits, n’était nullement une véritable machine mais dépendait bel et bien d’un être humain minuscule pour son fonctionnement. Il faudra attendre 1914, pour qu’un mathématicien espagnol construise une machine capable de jouer un certain type de fin de partie : celle qui oppose un roi et une tour à un roi seul. Les logiciels n’ont jamais cessé de se perfectionner depuis.

Maelzel, le repreneur du mécanisme précédent, le Turc-nain de Kempelen, présentera plus tard un panharmonicon comportant flûtes, clarinettes, trompettes, timbales, cymbales, triangles et cordes, instrument-orchestre tout-en-un pour lequel Beethoven composa en 1813 la première partie de La Bataille de Vittoria. Ici, pas de supercherie.

Sur le papier, bien sûr, on ne s’embarrasse pas des mesquines limitations physiologiques ou cybernético-mécaniques. Qu’il s’agisse de Frankenstein (Mary Woolstonecraft Shelley, 1818) ou de Pinocchio (Collodi, 1878), le monstre est toujours lié à une pseudo-science capable d’assembler une mosaïque d’organes prélevés sur les morts, ou à une magie rédemptrice suffisante pour insuffler la vie dans le bois ou la chair inertes.

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En 1868, Edward F. Ellis imagine dans The steam man of the prairies, un infatigable automate à vapeur d’apparence humaine, qui traînait le chariot des protagonistes du récit vers l’Ouest américain. À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, Jules Verne mettait en scène un éléphant mécanique dans La Maison à vapeur (1879). Dix ans plus tard, Villiers de l’Isle-Adam attribuait au très réel Thomas Alva Edison la réalisation d’une femme artificielle, incarnant l’éternel féminin, dans L’Eve future.

Ce ne fut qu’en 1921 qu’une pièce du romancier et dramaturge tchèque Karel Capek amena indirectement l’introduction du terme robot dans les langues latines et anglo-saxonnes. Le titre de la pièce : R.U.R. était l’abréviation de Rossum’s Universal Robots. « Rossum » était un nom propre et « robot » un mot créé à partir de robota, d’une racine tchèque signifiant travail forcé. L’œuvre met en scène, pour la première fois, des créatures artificielles anthropomorphes : les androïdes. La boîte de conserve à peine pensante des origines cesse alors d’être un objet de discours pour devenir elle-même sujet discourant, avec ses interrogations, ses conflits, ses doutes.

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)



Feuillets d’Hypnos : Jean-Pierre Andrevon (2e partie)

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JEAN-PIERRE ANDREVON, OU L’HOMME QUI DÉCLARA LA GUERRE À LA GUERRE (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 34 d’octobre-novembre 1992 / première partie disponible ici)

Mille et une variations très personnelles sur des thèmes rebattus. Ainsi, Hommes-Machines contre Gandahar aurait pu être un space opera ou une fantaisie héroïque classique. Mais Sylvin Lanvère n’est pas Conan ni le Métamorphe Shaïtan l’Omniscient ! Ne trouve-t-on pas pourtant ici nombre d’éléments traditionnels : ancienne colonie terrienne revenue à une civilisation pastorale, insectes géants domestiqués, guerriers robots et paradoxes temporels ?

En dépit de ces poncifs, Jean-Pierre Andrevon a su tirer son roman du côté du merveilleux et de l’humour. Il est en l’occurence bien loin de son image d’auteur pessimiste toujours dans l’attente d’une ordalie nucléaire.

Certes, tout n’est pas rose sur ces mondes crucifiés qu’il nous dépeint souvent. Mais, du moins, ne sommes-nous pas dans un futur aux ruines proprettes, tapissées de lianes, où l’horreur de la guerre atomique s’est assez éloignée pour devenir objet de légendes, prétexte aux aventures de gentils barbares affrontant mutants, juchés sur des dragons télépathes !

Non ! Nous sommes au cœur même de l’événement, dans la confusion de l’instant critique, ignorant même ce qui se passe vraiment comme les personnages des Retombées. Même lorsque Andrevon semble sacrifier au space opera, c’est encore pour s’interroger sur l’envers du décor. Sous les sables de Mars, il y a les mines et la répression. Les pilotes de l’espace profond deviendront peut-être immortels mais perdront ce qui faisait d’eux des humains. L’univers se moque de nos espoirs, et l’espace, lorsqu’il n’est pas désespérément vide de toute vie, n’apporte que mort et désagrégation.

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Un squelette à la lame courbe, aux haillons faits de milliards de soleil hante donc bien son œuvre. Pour lui, la SF n’invente pas le futur. Elle est, bien au contraire, à la traîne d’une réalité qu’elle reflète et décrypte.

Il se démarque nettement de la « nouvelle vague » et de son éclatement du langage. La métaphore doit être claire. Elle ne doit pas nous perdre dans ses bribes sibyllines. Jean-Pierre Andrevon repousse la tentation du flou. Il nous trouve des repères dans l’infini, nous décrit minutieusement ces jalons rares qui nous gardent de la morne désespérance ou de la folie.

Ce thème récurent de la fin dernière, qu’il s’agisse de civilisations ou de planètes entières, est aussi une allégorie de la mort individuelle, donnée incontournable de notre « réalité ».

Disparition-anihilation difficile à imaginer si ce n’est à travers toutes nos pertes (ou gains !) de consciences provisoires que sont le sommeil et les songes. Pour l’écrivain, en effet, la mort n’est pas une impasse où croupir en catalepsie, un néant miséricordieux. Elle est pour nous l’occasion d’un réveil extraordinaire. La vie ne serait-elle qu’un rêve dans le rêve, qu’un univers truqué à la manière de Galouye ou de Dick ?

De Kurt Steiner à Dominique Douay, de Pierre Pelot à Michel Jeury, quel JAF (Jeune Auteur Français) ne fut à son tour hanté par l’idée de cosmos factices, par la manipulation des perceptions, par l’exploration de cette intangible frontière reliant l’Ici et l’Au-delà ?

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Un exemple frappant de cette dialectique commune est Le Désert du Monde. Là, un héros nu, et comme récemment né ou vomi par une insaisissable puissance, amnésique au demeurant, découvre et se découvre sur un simulacre de terre. Il y cherchera le défaut, la faille, tel le photographe de Blow Up qui, à force d’aggrandissements, tombe ébahi sur le détail révélateur, sur la clé qui va tout expliquer.

Plutôt que de trouver de nouveaux sujets, Andrevon les reprend sans cesse, utilisant des émulsions de plus en plus sensibles, modifiant l’éclairage ou la profondeur de champ. D’un média, d’un art à l’autre, ces différentes approches s’enrichissent de mille échos.

Et si les rues sont peuplées de morts-vivants, ou d’hommes-machines avec en tout et pour tout quelques milligrammes de matière cérébrale, le meilleur emplacement n’est-il pas de se mettre dans leur peau de cytoplasme ou d’acier, d’utiliser leurs yeux de silice et d’eau, pour saisir leur point de vue, pour deviner ce qui peut se passer dans la tête d’un retraité raciste, d’un salaud de carrière, ou d’un tueur formidablement ordinaire ?

Tel Baudelaire et ses pauvres Veuves, Andrevon excelle à ce petit jeu de vampire psychique. Encore une fois, il s’agit pour lui de transcender les apparences, de comprendre à l’issue du drame ce que ressentent les marionnettes humaines pendues à leurs fils inommables.

Au piège de quelle réalité truquée sont donc pris ces personnages qui n’hésitent pas à tuer ou qui refusent de mourir ? Suicide de l’intelligence, de la sensibilité, retour à l’immobilité minérale ou au baîllement mou, la mort, n’est-ce pas aussi cela ?

Ne sommes-nous pas, nous aussi, gagnés par cette gangrène insidieuse ? Penchons-nous donc sur le miroir que ce garnement insolent nous tend et posons-lui la question !

- Mandragore -



Feuillets d’Hypnos : Jean-Pierre Andrevon (1ère partie)

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JEAN-PIERRE ANDREVON, OU L’HOMME QUI DÉCLARA LA GUERRE À LA GUERRE (1ère partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 34 d’octobre-novembre 1992)

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Jean-Pierre Andrevon est né le 19 septembre 1937 dans l’Isère. Les premières années de sa vie seront fortement marquées par la guerre. C’est lui qui verra arriver dans son village le premier side-car allemand. Il assistera peu après à une tuerie en pleine rue. La famille Andrevon avait fui l’occupation très présente à Grenoble pour se réfugier à Sonay dans le massif du Vercors, haut lieu de la Résistance Française. Leur maison deviendra ainsi le PC d’un groupe de maquisards. Ceux qui croyaient échapper aux affres d’un interminable conflit, se jettent en fait dans la gueule du loup !

La villa sautera et Andrevon se rappelle encore avoir escaladé ses gravats pour découvrir ses jouets brisés. Il a désormais la sensibilité d’un Libanais ou d’un Kurde. Chaque avion lui fait craindre une nouvelle attaque aérienne, une descente éperdue au fond des caves. Il a 8 ans au moment où éclate la première bombe A à Hiroshima.

Revenu à Grenoble, il est décrit comme un enfant solitaire, pas très bavard. On le surnomme coléoptère : il collectionne, en effet, des insectes qu’il trempe dans l’éther et qu’il épingle sur les planches.

Jean-Pierre Andrevon n’a jamais connu son père. Il a 11 ans lorsque sa mère se remarie. Il vit désormais avec sa grand-mère. À 15 ans, il est contraint d’abandonner ses études par un oncle qui lui fait comprendre qu’il lui faudra désormais gagner sa vie. Doué pour les arts graphiques, il est engagé, aux Ponts et Chaussées. Il y passera 4 ans à recopier des plans. Avec ses premiers salaires, il s’achète une guitare et se met à écrire des chansons. Il participe à plusieurs radio crochets sans succès. Autre achat, autre moyen d’évasion : une moto avec laquelle il partira jusqu’en Scandinavie.

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C’est à cette époque qu’il fait connaissance avec la Science-Fiction, à travers les éditions du Fleuve Noir et du Rayon Fantastique. Il reprend ses études aux Arts Déco de Grenoble et enseigne parallèlement le dessin  à des sixièmes en qualité d’auxiliaire. Il écrit sa première nouvelle Transfère que refusera le magazine Fiction.

Cette première expérience de l’enseignement ne dure qu’un an. Il doit effectuer son service militaire en novembre 1961. Après 4 mois en France, il part en Algérie l’année suivante. Il est intégré dans le corps des chasseurs alpins et fait de la guérilla dans les Aurès. La paix est signée mais ses 5 mois pèseront sur son œuvre. Retour à la vie civile au lycée de Grenoble. N’ayant pas réussi à se faire titulariser, malgré son diplôme tout neuf, il se retrouvera victime d’une compression de postes en 1969. Un temps pigiste au Progrès de Lyon, il est à nouveau viré quand survient la fusion avec Le Dauphiné libéré. Sa peinture ne se vend pas.

En 1965, son ami George W.Barlow lui fait découvrir le fanzine Lunatique, produit, tapé, broché et distribué par la seule Jacqueline Osterrath. Plusieurs de ses articles et nouvelles y paraîtront à 100 exemplaires. Il a l’audace d’écrire à René Barjavel, auteur de Ravage et pape de la SF d’alors, qui le reçoit comme un frère et le recommande aux éditions Denoël. En 1965, Jean-Pierre Andrevon entreprend une grande bande-dessinée : Les hommes-machines contre Gandahar, à paraître au Terrain Vague après le Lone Sloane de… Druillet. Mais sa mélédiction le poursuit : la collection s’arrête. Et Denoël lui refuse un recueil de nouvelles. Le scénario de la BD devient alors un roman accepté par R. Kanters. Cette publication sera précédée par la parution d’une nouvelle dans Fiction : La Réserve, en mai… 1968.

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Durant cette période, la SF est en crise : des collections disparaissent (Métal, Rayon Fantastique), la concurrence anglo-saxonne se fait durement sentir. Mais Jean-Pierre Andrevon a bien l’intention de vivre désormais de sa plume. Réagissant vivement contre le marasme ambiant, il publie régulièrement chez Denoël sous le pseudonyme d’Alphonse Brutsche. Il se fait critique tous azimuts. Il devient à la fois homme-orchestre et chef de file d’une SF française de plus en plus engagée, dénonçant les sociétés policières et nous révélant déjà les grands enjeux écologiques.

Ses nouvelles choquent. Les lecteurs de Fiction s’énervent et stigmatisent ce pacifiste sur lequel ils ont déjà collé l’étiquette d’agitateur et de marxiste ! Mais Andrevon persiste et signe avec un nouveau texte : Le temps du grand sommeil, politique-fiction située en France dans un avenir proche, fragment d’autobiographie future. Histoire d’un écrivain qui finit par se trahir en acceptant la censure, la force brutale d’un État prêt à tuer qui n’entre pas dans la norme.

On sort d’une Science-Fiction de pure évasion pleine de bons sentiments et de morales à l’eau de rose pour entrer dans le temps des enfers possibles, des démons qui cognent ici et maintenant aux portes de nos consciences. Le mirage d’un genre forcément apolitique qui ne concernerait que des E.T. lointains s’évanouit. Bradbury l’a dit : Les Martiens c’est nous !

Métamorphe, Jean-Pierre Andrevon se coule dans tous les moules de l’esprit humain, et pousse les idéologies jusqu’à leurs ultimes vaines apories.

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)



Feuillets d’Hypnos : L’homme et son double

Feuillets d'Hypnos : L'homme et son double dans Dossier 14072703494415263612413227

L’HOMME ET SON DOUBLE (par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 37 de septembre-octobre 1993) 

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Avant que de s’en aller chercher l’Alien, l’Autre, hôte absolu qui révulse et fascine, aux confins de l’espace profond, la littérature universelle s’est attachée à le débusquer dans le labyrinthe terrestre. Mais pourquoi se risquer ici, dans ce ventre tapissé de miroirs, dans cet en-soi lisse où l’on est tour à tour chasseur et chassé, mirage ou matière, âme solaire ou vain reflet ? Pour se perdre ou… se retrouver !

Perdre son double naturel : son ombre, son image, son jumeau. Ou trouver – souvent, à son corps défendant – une extension inattendue : sosie ou clone usurpateur, avatars littéraires révoltés, personnages ou entités prenant vie pour se dresser contre le Moi par trop cruel du créateur, figures anachroniques d’un Soi jeune ou vieilli traversant le Temps pour nous prévenir de quelque péril, nous rappeler notre Grand Rêve, ou nous… vampiriser, alter ego d’un monde parallèle revendiquant – à bon endroit parfois ! – notre identité, simulacre cybernétique ou créature métamorphe… Invincible armada de doubles poursuivants obsédés par notre élimination ou notre asservissement !

Thème troublant instillant le Doute Ultime. Suis-je un ou multiple ? Suis-je bien moi ou ne serais-je pas plutôt, par ignorance crasse ou amnésie, la copie, le duplicata d’une prodigieuse machine à rendre fou ?

Singuliers pluriels

Malaise et vertige ineffable ! Comment pouvons-nous être doubles ? Tout commence par l’appropriation du corps. Au départ, l’enfant saisit son pied sans savoir que cet objet fait partie de lui. Forme étrange qu’il devra manipuler fort longtemps avant de l’accepter pour sienne. Mais forme fuyante, évolutive, que, peu ou prou, certes, nous commandons, mais qui nous échappe sans cesse avec l’âge. Quel est donc cet inconnu des photos, vidéos et miroirs, si différent de notre hologramme interne ?

Diapo éphémère qui est nous sans l’être, image dans laquelle l’enfant ne s’est, de prime abord, pas reconnu, la prenant pour un être réel, puis comprenant enfin que rien ne sert d’embrasser la glace ou de chercher derrière et devenant, par là, conscient !

Curieuse identité que celle bâtie ainsi sur la distanciation, la distinction, la résistance à ce premier double visuel, émanation d’un corps jusqu’alors purement tactile.

Ne nous faut-il pas, en effet, des témoins pour percevoir nos limites ? Jusqu’à notre personnalité qui s’élabore aussi par rapport à l’autre, que celui-ci soit modèle ou non, qu’il séduise ou repousse.

Doubles biologiques donc et, à des degrés divers, copies psychologiques inconscientes de nos parents et de nos mentors, nous empruntons ici et là, quêtant approbations et révélations pour nous socialiser peu à peu, refléter la norme ambiante, le système d’échos que nous percevons en tout groupe. Monde de doux leurres pour hommes fort duels ! 

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Idoles et baby dolls

Ici la plume souvent bégaye. Le thème du double est… double ! Premier aspect : le narcissisme, c’est-à-dire l’amour porté non à soi-même, mais à son image (l’eidôlon, l’idole des Grecs).

De fait, le redoublement est partout présent dans notre comportement. Dès les premiers temps de la vie, l’enfant remplace le sein maternel absent par son propre pouce. Le narcissisme est ainsi à la base de bien des comportements sexuels : amour de soi ou masturbation, amour du semblable ou homosexualité, amour du parent ou inceste.

Le deuxième aspect du thème c’est la duplication proprement dite : le personnage est remplacé par son sosie, son jumeau, son aîné, son cadet, ou, éventuellement par un parent plus éloigné. Faute de disposer d’un être humain suffisamment ressemblant, on se contentera d’un objet symbolique : les poupées des petites filles et des rites d’envoûtement, le mannequin des ventriloques, les portraits, les statues et toutes les représentations de la figure humaine. Objets-fétiches qui sont là pour masquer l’absence d’un objet ou d’un sujet plus important et qui laissent toujours une impression aigüe de falsification.

Une âme en pâte feuilletée

À la simple duplication physique, se superpose, dans l’univers des croyances, une sorte de « feuilletage » de la personnalité. Ainsi, chez les Égyptiens de l’époque pharaonique, tout homme possède d’abord un corps qui peut être remplacé par une image, une statue ou un animal, mais aussi un ka, impalpable, mais d’apparence identique, qui naît avec lui et continue à vivre après la mort un simulacre d’existence. Viennent ensuite : le baï, apporté par la lumière du soleil, âme qui, après la mort, pouvait errer librement ; l’akh, ange gardien ou démon, qui joue le rôle d’esprit intermédiaire ; l’ombre enfin. La vie réside dans l’union de ces cinq principes, la mort est leur séparation. Plus près de nous, le double abstrait des Romains, était le masque des ancêtres, désigné sous le nom générique de persona. Il a fini par s’appliquer dans le vocabulaire juridique à la personne responsable, à l’homme libre (l’esclave n’a pas de persona aux sources de son être). Plus tard, le christianisme minimisera l’importance du double réduit au simple binome âme-corps, en soutenant que tous les hommes ont une commune part divine, niant ainsi les barrières posées en terme de langue, de race, de statut social ou de sexe. L’Humanité divisée jadis sur le chantier inachevé de la Tour de Babel se réunit à nouveau sous l’égide du Fils unique, Christ rédempteur et fédérateur.

16061108003815263614300303 dans Littérature Le fils de Caïn

Pourtant, dans tous les mythes et jusque dans la Bible, les doubles par multiplication ne manquent pas. Parfois, ils s’entendent bien, tels Castor et Pollux ou Apollon et Artémis, mais le plus souvent, ils se querellent (Esaü et Jacob) ou se battent en duel (Romulus et Remus, Caïn et Abel). Ici, c’est presque toujours le cadet brimé qui prend l’initiative de la rupture.

De nos jours, le double en surnombre, même s’il est animé des meilleures intentions du monde, finit, bon gré mal gré, par remplir une fonction persécutoire, exprimant par là son énorme frustration, la sensation d’avoir été volé, pillé, dépossédé de son être (La part des Ténèbres de Stephen King).

Les récits de doubles perdus (ou doubles par division) insistent sur la monstruosité des personnes fragmentaires, privées d’un de leurs nobles Attributs par l’effet d’un Pacte ou d’une malédiction : tantôt le corps revient sans l’âme (vampires, zombies, morts-vivants), tantôt c’est l’âme qui revient sans le corps (poltergeist, esprits ou fantômes).

Bien que frappé, dans les deux cas, par un même sentiment de perte irrémédiable, l’homme ne saurait pourtant être lui, ni changer, sans être deux. La crise identitaire surmontée, le soi persécuteur vaincu, le héros s’affirme comme le seul tenant de sa force, sans méconnaître pour autant le pouvoir de ses jumeaux noirs. Quid de l’Empereur – Dieu de Dune affrontant tour à tour ou s’alliant ses moi antérieurs, personnalités issues du puits vertigineux de sa mémoire atavique ?

Les doubles ne sont pas seulement un thème fantastique. La littérature elle-même est un double, une trompeuse imitation de la réalité, naturellement redondante aussi.

En voyant double, en laissant planer le doute sur le monde perçu et le trop simpliste ergo sum de Descartes, la littérature au fond ne parle que d’elle-même.

- Mandragore -

Source : Histoires de doubles, J. Goimard & R. Stragliati, 1977, Presses Pocket n°1465



Feuillets d’Hypnos : Gérard Klein, ou l’homme d’Ailleurs et Demain

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GÉRARD KLEIN, OU L’HOMME D’AILLEURS ET DEMAIN (par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 34 d’octobre-novembre 1992)

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Comment brosser en quelques mots le portrait de cet homme protéiforme, critique, théoricien, éditeur ou économiste de haut vol, spécialisé – on l’aurait deviné ! – dans la prospective ? Dirons-nous de façon crâne et vague qu’il s’agit d’un homme en prise directe sur l’époque, très à l’aise dans le dédale des sciences sociales, utilisant avec un génie très personnel tout l’arsenal des connaissances humaines pour réfléchir sur la condition de l’homme, le destin de la société et la nature de l’univers ?

Il serait plus pertinent de prétendre que Gérard Klein est hanté par la mort et que tous ses romans et nouvelles se présentent comme « un moyen de la prédire, de la saisir, de la deviner et de s’en défaire. » Écrire pour renaître donc, pour compenser la résistance, la distance du monde à l’être. Dès lors, face à la fin inéluctable ou à cette autre faim tout aussi insatiable, quelle attitude adopter ? Un scepticisme souriant et calme, une sorte d’agnosticisme tolérant teinté de métaphysique. Constante volonté d’interrogation de l’homme, auteur ou lecteur, qui pourrait s’exprimer ainsi : « Tout ce Mystère de l’Au-Delà et de l’En-Dedans, me dépasse, et pourtant… je me demande si… » Toute la SF est dans ce « si » qui nous délivre et ouvre tous les possibles.

Le nocéen

Aîné d’une famille de 4 enfants, Gérard Klein est né à Neuilly le 27 mai 1937. Petit-fils d’un patron boulanger qui avait émigré aux États-Unis, fils d’un inspecteur de la Banque de France appelé à se déplacer sans cesse dans le Sud-Ouest et le Midi, le jeune G.K. commence à voyager dès l’âge de 6 semaines. La guerre survient. Le pater familias se retrouve prisonnier dans un stalag. Sa mère quitte alors Paris et se replie sur Blois.

Il a 5 ans et sait déjà lire. Il dévore les volumes annuels d’une revue début de siècle : Mon journal, recueil d’histoires relevant souvent de l’anticipation, des voyages extraordinaires et de la fantaisie. Il se souvient ainsi d’une chasse au serpent de mer et d’un astronef venu de Jupiter. Il se disputera, plus tard, avec son institutrice qui défendait des idées fort peu darwiniennes sur la création du monde et la longue marche de l’Humanité.

Son père rentre d’Allemagne en 1945. Les revoici tous à Paris. Gérard Klein intègre à 10 ans le Lycée du Raincy. Quelques difficultés de passage en classe supérieure le conduiront un temps au centre psycho-pédagogique Claude-Bernard. Mais ce vol au-dessus d’un nid de coucous ne lui déplaît pas. Il a l’impression de découvrir enfin des gens intelligents et ouverts. Les choses s’arrangent. Il obtient en 1954 son bac philo. Ne sachant trop quoi faire, il s’inscrit à « Sciences Po ». Son seul regret : être passé trop au large du continent Science et de ses architectures glacées.

Tous les chemins menant à l’Ouest (du temps) l’attiraient. Il entame très tôt la construction de son bateau-livre. Des poèmes vers 12 ans, des nouvelles à 15. C’est un amoureux fou de la littérature anglo-américaine, d’Hemingway à Huxley, en passant par Swift. Il découvre, à 17 ans, un antre mystérieux où se réunissent quelques grands Initiés tels Curval ou Versins. Longtemps hésitant, son avenir se dessine enfin.

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Nova

Car durant sept années, le temps d’une profonde Genèse, la librairie de la Balance et ses illustres visiteurs exercent sur le jeune homme leur fatale influence. Publier n’est plus un rêve. Voici qu’il s’offre, lui aussi, Une place au balcon (premier texte publié) dans la revue Galaxie en octobre 1955. Suivront Civilisation 2190 (Fiction, janvier 1956), Le Gambit des étoiles (first novel) et Les perles du temps, roman et recueil publiés tous deux en 1957 par Hachette et Denoël. Il écrit des articles, devient le secrétaire de rédaction de la revue Satellite, traduit Les mondes divergents de Philip K. Dick, commence à écrire une longue fiction pour le Fleuve Noir sous le pseudonyme de Gilles d’Argyre ! C’est l’explosion ! Et il n’a pas 20 ans…

Frais émoulu de « Sciences Po », il obtient un diplôme de psychologie appliquée  puis, fait un stage à la banque Rothschild. Va-t-il donc entamer une sage carrière d’économiste et de sociologue, enfermé dans les bureaux lambrissés des oligarchies planétaires ?

Muté au Bureau du moral

G.K. s’était permis de commettre un livre sur les tests. Cet ouvrage savant lui vaut d’être affecté, lors de son service militaire, au Centre de Recherches Psychologiques de Versailles. Mais il se retrouve, par erreur, à Alger, au service de sélection de l’État-Major Air. Atmosphère pesante d’une guerre anachronique. Il pénètre dans un univers authentiquement dickien, absurde et souvent mortel, celui du simple bidasse.

Après le putsch des généraux, les autorités recherchent des militaires peu susceptibles d’avoir des sympathies pour l’O.A.S. et qui pourraient éventuellement « faire fonction d’officier ». Un temps à Reghaïa, au grand Q.G., le voici nommé au Bureau du moral. Il participera ainsi à de nombreuses émissions de radio et de télévision. Il se déplace beaucoup. Le long voyage (1964) naît des immensités du Sahara. La guerre d’Algérie lui inspirera plusieurs œuvres importantes. Elle marque pour lui une prise de conscience, une affirmation de sa pensée.

Dans Les seigneurs de la guerre (1971), il montrera que les conflits deviennent, sitôt déclenchés, des « structures autonomes qui se nourrissent des destructions et des soufrances qu’elles engendrent, et qui ne peuvent être défaites que de l’intérieur en les conduisant à se prendre pour proie et à se dévorer elle-mêmes ».

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Le spectre du hasard

Pour un homme qui avait naguère rompu avec le « Clan de la Balance », parce que Bergier avait osé écrire avec Pauwels Le matin des magiciens (1961) – ouvrage selon lui, et par définition, trop peu cartésien – , le comble n’est-il pas d’être possédé par un démon, fût-il intérieur, ballotté de ci de là par les marées d’une Histoire non dite ou d’un destin encore à naître ?

Il rentre en France en novembre 1962, après l’indépendance. Il est, à nouveau, pris de frénésie créative. Le sceptre du hasard est écrit, cette année-là, en onze jours ! Il remanie pour Denoël Le temps n’a pas d’odeur (1963), roman né dans le djebel et initialement destiné au Fleuve Noir. Il participe également à la rédaction du Guide de la France mystérieuse (Tchou) et entre, en mai 1963, dans une société d’études économiques : la SEDES, filiale de la Caisse des Dépôts. Un an plus tard, il réalise avec Jean-Pierre Mocky une adaptation pour le cinéma de La cité de l’indicible peur de Jean Ray. Le film, La grande frousse, sortira en 1965. Il parle sur France Inter et Europe 1 et entreprend une tournée aux États-Unis. Il y rencontrera Silverberg, Sheckley, Damon Knight et consorts. Le surmenage le guette. Sa santé décline. Il déprime et semble dès lors vouloir abandonner à tout jamais la plume d’oie des contes pour le vil PC du statisticien. C’est pour lui l’époque d’une absconce recherche sur les caisses d’épargne à l’échelle européenne. Le temps de la formation, puis de la création pure s’achève. Il lui faut désormais arracher l’épée à l’enclume et redonner un nouveau souffle au genre.

La tunique d’argent

Fin 1968, Jean-Pierre Mocky présente le maître à Robert Laffont qui lui propose une direction de collection. Dick, Brunner, Herbert, Leiber sortent de leur ghetto. Plus encore, le tout nouveau directeur donne leur chance à de jeunes auteurs français : Sternberg, Drode, Léourier, Curval, Jeury. La Science-Fiction possède enfin un débouché éditorial de grande classe, un formidable outil de promotion. Les tirages eux-mêmes sont loin d’être confidentiels. Qu’on songe seulement au un million d’exemplaires de Dune ! L’excellent roman de Philippe Curval, Cette chère humanité, n’est-il pas, en outre, le premier livre français à obtenir, sous la fameuse couverture argentée, le prix Apollo en 77 ?

Créateur lui-même, G.K. entretient avec son orphéon d’auteurs, des relations tout à fait privilégiées. Ainsi, pas de « droit de préférence » sur les œuvres futures, pas de clauses rédhibitoires.

En véritable bénédictin, G.K. collabore à La Grande Anthologie de la Science-Fiction (33 volumes !). Il fait renaître de ses cendres le Laboratoire de Prospective Appliquée et publie en tryptique un recueil collectif chez Seghers (Le grandiose avenir, En un autre pays, Ce qui vient des profondeurs). Il dirige aussi la revue Futurs avec Igor et Grichka Bogdanoff, rédige enfin un essai (Malaise dans la science-fiction sur le thème de la catastrophe dans la USSF). Au sein de ce fourmillement qui témoigne d’un don particulier pour l’ubiquité, où est passé le G.K. secret ? Que devient Numéra, son opéra inachevé ? Si vous le voulez bien, allons le retrouver dans son appartement parisien et posons lui la question !

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La sphère

« Vous savez, écrire n’est pas si simple. Je suis persuadé, avec une certitude quasi physique, qu’aux frontières de l’insconscient humain, il est un être très particulier que j’appelle le moi profond. Dans la représentation que je m’en fais, ce moi profond ressemble à une sphère qui s’efforce d’émerger dans notre réalité. Elle est prisonnière d’une chair qui est, en même temps, son véhicule. Elle est terriblement puissante et formidablement habile, savante même. Mais elle est aussi absolument ignorante de son point de chute.

Lorsquelle naît à notre monde, elle est comme un infirme, aveugle, sourd et muet, logée dans une cave désespérément obscure. Elle s’efforce de nouer des liens avec l’extérieur en se servant d’un terminal que nous avons tendance à considérer comme notre unique personnalité. Il s’agit là, en fait, de notre moi superficiel, qui, lui, est programmé à toute vitesse par l’information génétique, l’environnement familial et les acquis de l’éducation, et qui est chargé d’assurer, par l’adaptation au réel, la survie du support de la sphère.

Quant à cette dernière, elle n’a aucun sens moral, aucune pitié. Son but est de vivre une expérience, d’éprouver, selon ses voies et valeurs, la périphérie, et, peut-être, de communiquer, si cela se peut, avec ses semblables. Le corps et l’esprit deviennent pour elle des destriers qu’elle n’hésite pas à malmener, à tuer parfois.

Peut-être dispose-t-elle d’une sorte d’immortalité. Peut-être peut-elle refaire et réussir « ailleurs » ce qu’elle a raté ici. Je ne sais. Mais la vie de la plupart des humains est hantée par une lutte à mort entre les commandements du moi profonds et les demandes , les désirs puérils ou raisonnables de l’ »écorce ».

Certains sont précocement parvenus à enkyster la sphère, à la boucler, à la décourager, à l’endormir, à l’assommer. Le terminal l’a emporté alors sur l’unité centrale. Il en devient tout fier l’animal ! Il prend tous ses petits sous-programmes pour le canon de l’existence adulte, le silence de l’En-Dedans pour la signature de son autonomie. De temps à autre, il ressent pourtant comme un « vide ». Soudain, la vie lui semble creuse, stéréotypée.

Quant à ceux en qui la sphère ne se laisse pas exclure, occire et ensevelir, ils deviennent souvent des emmerdeurs et en sont bien malheureux la plupart du temps. Ils ont l’air… « habités ». Ils font des choses indécentes, inattendues. Ils barbouillent des plafonds d’église, s’exilent dans le Pacifique ou bien écrivent, après 10 ans de silence, des romans de science-fiction tout à fait imprévus et passionnants.

Ils deviennent parfois tout à fait fous, faute de comprendre ce qui se passe en eux ou parce que la programmation du terminal est si déficiente que la sphère ne réussit jamais à lui faire proférer quelque chose de sensé et de beau. »

Mais il en est chez qui la sphère parvient, dans le temps très court d’une vie, à établir des rapports tout à fait harmonieux avec son humble terminal et le monde environnant. Personnages remarquables, nullement dupes des langages et codes que les mois superficiels prennent pour La seule réalité. Gageons que la sphère de Gérard Klein ne le laisse jamais en repos. Déçue par ses mérites littéraires, lui aurait-elle intimé l’ordre de faire autre chose ? Non, car ce terminal-là est vraiment précieux et fécond.

Toute cette multitude d’activités ne serait-elle pas plutôt une manière de brouiller le signal du Big Brother pour échapper à sa tyrannie ? Mais tôt ou tard, la voix du Maître ne manquera pas de se faire entendre. Alors nous pourrons à nouveau voyager avec lui dans les méandres du temps vaincu.

- Mandragore -

Source : Le livre d’or de la SF, M. Jeury, Presse Pocket, 1979



Feuillets d’Hypnos : Les dinosaures dans la littérature de science-fiction et de fantastique

Feuillets d'Hypnos : Les dinosaures dans la littérature de science-fiction et de fantastique dans Dossier 14072703494415263612413227

LES DINOSAURES DANS LA LITTÉRATURE DE SCIENCE-FICTION ET DE FANTASTIQUE (par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 35 d’avril-mai 1993)

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Une question piège

Question piège ! Car force nous est de constater d’emblée la relative rareté des mastodontes au sein de nos genres chéris. Les raisons de cette absence ? Les dinosaures sont d’abord l’emblème d’un passé lointain, négatif absolu de ces lendemains qu’est censée explorer la SF. En outre, les tyrannosaures et autres bibendums à écailles n’effraient plus guère et Godzilla prête à rire entre Moby Dick et King Kong. L’Alien profond, l’Autre surgi des abysses marins et spatiaux est mille fois plus stupéfiant que ces lourds carnassiers sans imagination, exhumés dès le XVIIIème siècle. Les Xipéhuz de Rosny, grand familier du monde préhistorique, étaient déjà des minéraux étrangers à la chair, terriblement ET avant la lettre.

Fossiles vivants

Il aura fallu l’exploration ultime du moindre arpent terrestre, la violation par une armée d’Indiana Jones et de Guy l’Éclair de la moindre vallée pour retrouver ces grands gourmands miraculeusement conservés tels les marsupiaux d’Australie. C’est là le thème rebattu de la « poche », de l’ »enclave », lieu cerné de montagnes d’Afrique ou d’Asie ou strate inconnue de l’espace vernien, îlot préservé de l’entropie qui n’obéit pas aux lois établies. Ici, le passé à l’envi resurgit. À nouveau, la terre tremble et roule sous les griffes (Le monde perdu d’Arthur Conan Doyle, Tarzan dans la Préhistoire d’Edgar Rice Burroughs).

15060701575015263613338243 dans Feuillets d'Hypnos

Chronautes chasseurs et déportés

Il aura fallu ensuite l’invention du voyage temporel rétroactif ( par opposition à la conquête quasi « naturelle » de l’avenir que permet un sommeil cryogénique ou magique) pour consacrer définitivement l’entrée de ces géants dans la littérature d’anticipation. Voici, désormais, le chronaute chasseur, l’amateur si bien décrit par Bradbury et consorts dans Le cri du tyrannosaure. Chasse au gros, au gras, au méchant qui n’a jamais entendu parler de la balle dum-dum ou du sabre sonique. Ou alors, plongée punitive des déportés du Cambrien (Robert Silverberg) exilés, rejetés par une époque qui les a jugés et condamnés, non pas aux bagnes lointains des Pacifiques d’Outre-Terre, mais à l’anarchie des âges farouches. Forçats contraints d’apprendre à survivre dans un milieu ou l’ancien demi-dieu humain, privé des artifices de la Science, ne pèse guère plus qu’un fétu face aux titans qu’il affronte.

La résurrection génique

Plus récemment, il aura fallu enfin les prouesses de la génétique pour ressusciter les ogres disparus. Plus n’est besoin de recourir à de périlleuses expéditions. Une longue chaîne d’acides aminés, un prodigieux linkage et le tour est joué ! Fini le temps des monstres robots d’Adventure Land à Disneyworld, fini le temps du méga-grizzly dépeint par Stephen King soi-même, ignoble jouet avec un nintendo à la place du cerveau (Dark Tower, Les Terres perdues, tome III), terrassé d’un seul coup de colt à cross de santal ! Voici venir l’ère des zoos exhaustifs (Cf. Le parc jurassique) qui, non contents d’accumuler la future gent à poil et à plume, collectionneront plésiosaures et ptérodactyles avec dodos et cagous !

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Des multiples usages du damné dino

Quelle(s) sera / seront la ou les prochaine(s) étape(s) ? Pour le savoir, il conviendrait de faire appel à un écrivain visionnaire de la stature d’un Brussolo. Seront-ce de nouveaux chars d’assaut lobotomisés, mercenaires asservis à de puissants ordinateurs centraux ? Seront-ce d’inépuisables réserves de viande ou des coffres-forts imprenables ? Ou, plus intéressant, comme il y eu jadis la lycanthropie, y aura-t-il demain, sida ou peste bourgeonnante, la saurothropie, maladie qui consisterait à se transformer, en tout ou partie, sciemment ou non, en lézard, avec cornes, écailles et cuissots charnus ? Croco Chanel version 3005 !

 15060702015415263613338274 dans Science-fiction

Le rendez-vous manqué

Historiquement, ce que nous appelons l’homme n’a pas connu les dinosaures. L’actuel regain d’intérêt pour ces bébêtes microcéphaliennes viendrait-il de ce rendez-vous manqué ? Par quel miracle alors nous serait parvenue l’image du dragon sinon directement de ces gigantesques herbivores rotant et pétant des tonnes de méthane aussitôt enflammés par les feux follets des tourbières ?

Fascination aussi pour la force aveugle en oubliant que certains sauriens étaient grands comme des lapins ! Comique certes aussi de ces hautes machines pataudes et vides, en oubliant que certaines couraient plus vite que des autruches et que – peut-être – leurs caboches creuses contenaient plus que le désir de se nourrir et de procréer.

De là cependant à imaginer une philosophie dinosaurienne

Restera toujours pourtant le « mystère » de leur disparition : crash cométaire, fléau biologique, prédateurs nouveaux pour les nids, ou simplement, inaptitude à survivre à la glaciation pour des animaux à sang froid, si lourds qu’ils éprouvaient de la peine à se porter eux-mêmes.

Au cœur de chaque homme survit toujours l’être aux maigres mamelles dans l’ombre des forêts mauves. Un être épouvanté, tremblant durant la nuit au cri du grand griffu. De lui, découpé sur le chant luisant des étoiles, il aura gardé ce désir insane d’ébranler le monde, de frayer droit devant son chemin vers le ciel, fût-il chair ou sang, papier ou cendre.

- Mandragore -



Feuillets d’Hypnos : Philip José Farmer (2ème partie)

Feuillets d'Hypnos : Philip José Farmer (2ème partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

PHILIP JOSÉ FARMER, OU LE SEIGNEUR DE LA RÉ-CRÉATION

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 38 de février 1994 / première partie disponible ici)

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Qu’est-ce qu’un dieu ?

Pour Farmer, les tabous sexuels doivent être interprétés comme la conséquence des alibis religieux, et donc transcendants, que se donne volontiers l’exercice du pouvoir. Non content de remettre en cause la validité pratique des grands dogmes, P.J. n’hésite pas aller aux questions essentielles : qu’est-ce qu’un dieu ? Pourquoi les religions ? Sur quoi repose la foi ?

Dans Le Père (1955), à l’occasion d’un atterrissage forcé sur la planète Albatos, le frère Carmody et ses compagnons de voyage sont mis en présence d’un être qui semble réunir tous les attributs traditionnels du dieu biblique : imposante stature, longue barbe blanche, immortalité, capacité à accomplir des miracles. Grand frisson sacré chez les naufragés. Mais le démiurge s’avère être, au bout du compte, un E.T. qui, exploitant conjointement un savoir technologique ultra-sophistiqué et les caractéristiques de la planète où il a échoué, joue à être (un) dieu. Plus tard, dans La Nuit de la Lumière (1957), le même frère Carmody est amené à participer, sur la planète Joie de Dante, à un étrange rituel à l’issue duquel il se retrouve… père d’un dieu !

Le symbolisme de ces deux nouvelles est clair : c’est Dieu qui est le fils de l’homme et non l’inverse. Pour que le désir d’une expansion de soi hors des limites de l’humaine et mortelle condition prenne corps, il suffit que des lois physiques plus complexes que celles que nous connaissons le permettent. Les dieux faits à notre image ou réciproquement lui semblent si ridicules, si pathétiques, qu’il en vient à penser que la religion n’est que l’expression chez l’Homo Sapiens d’un formidable instinct de survie enfoui au plus profond de ses cellules. Le cerveau, qui sait que le corps qui l’abrite ne peut vivre éternellement, rationnalise un monde futur, ou extra-dimensionnel, dans lequel l’immortalité est possible. En d’autres termes, la religion est la forme première de la Science-Fiction

D’où sa saga du Monde du Fleuve (4 volumes) où 9 milliards d’hommes se retrouvent sur un monde étranger, répartis sur les berges d’un Styx de 15 millions de kilomètres. Oeuvre où se télescopent de nombreuses célébrités anachroniques : de l’explorateur Burton à Mark Twain, en passant par Cyrano de Bergerac. L’auteur y récuse, une fois de plus, l’idée d’une intervention de la Divinité, pour suggérer que c’est de l’homme, et de lui seul, que dépend la transformation de notre aspiration à vivre éternellement en réalité. Le destin est un livre à écrire nous-mêmes en utilisant notre intelligence et notre conscience.

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Jadawin ou rien !

Le grand souffle révolutionnaire qui traverse l’oeuvre de Farmer, l’amenant à contester les tabous sexuels, les conditionnements sociaux et les représentations d’une métaphysique réductrice, ne nous intéresserait pas tant s’il ne s’accompagnait d’une autre libération dans l’ordre de l’imaginaire. Ici, la SF n’est plus inféodée à la science mais aux seuls postulats que l’auteur se donne.

Elle permet de créer de la sorte des univers parfaitement autonomes : une Terre plate où Ptolémée a raison, où Christophe Colomb a sombré avec ses caravelles dans le vide des Confins (Sail on ! Sail on !, 1952) ; un monde dominé par des hommes-dieux qui ont le pouvoir de manipuler la réalité à leur guise, continuum formé de plateaux circulaires superposés, rétrécissant jusqu’à la demeure de Jadawin, Maître au corps greffé d’appendices animaux, avec, pour chaque étage, une population et une écologie particulières : faunes, naïades et centaures, chevaliers teutoniques, indiens du XVIIIème siècle, descendants de l’Atlantide (Le Faiseur d’univers, 1965).

La puissance des Seigneurs est la métaphore de la puissance de l’écriture, capable de produire tous les possibles, sabre de voix pour combattre les préjugés de tous ordres, lanterne d’encre pour explorer ses propres virtualités, créer et faire rêver.

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Moi Tarzan, toi gêne

Expression d’une irrépressible nostalgie, ou ultime tentative pour décrypter les archétypes et ainsi s’en défaire à jamais, Farmer se met à réécrire les aventures de Tarzan (Tarzan vous salue bien, 1972), de Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en 80 jours (Chacun son tour, 1973), de Doc Savage, de Sherlock Holmes, de l’Araignée, de Richard Burton, etc, etc.

Nous sommes ici en présence d’authentiques récits de speculative-fiction, fondés sur l’idée que ces multiples héros ont vraiment existé et/ou existent toujours, et que leurs créateurs prétendus n’ont été que des biographes plus ou moins bien renseignés. Le jeu consiste à (r)établir la réalité. Où commence celle-ci ? Où finit-elle ? On serait bien en peine de le dire, tout le monde devenant le cousin de tout le monde, par la grâce d’un certain P.J.F. : le Paul Janus Finnegan des Seigneurs, le Peter Jairus Frigate (free gate) du Monde du Fleuve, dieu polycéphale ouvreur de portes.

Cette recherche du temps ou de l’enfant perdu n’est pas sans lourdeurs. On a beau se dire que Farmer examine les composantes de son fonds, on fatigue à la lecture de cet inventaire fantaisiste. D’aucuns parlent de conquête, là où je ne vois, quant à moi, qu’un repli. L’être élevé sous les auspices de la Christian Science (rigidissime secte de ses parents) aurait-il encore besoin de ces compensations ? Viendra-t-elle enfin l’heure de la délivrance ?

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Cosmos privé ou privé du cosmos

Parmi la foule innombrable de ces personnages minables ou flamboyants, il en est un qui nous semble plus convaincant : Kilgore Trout, l’écrivain de SF imaginé par Kurt Vonnegut Jr., anti-héros qui signe un roman en lieu et place de P.J. (Le Privé du cosmos, 1975).

Pauvre malheureux qui se bat avec des concepts et des thèmes auxquels seul un génie pourrait faire toucher les épaules… Il se sent ignoré et méprisé… Il a beau l’admirer, il sait que l’univers n’a pas la moindre conscience de son existence et qu’il n’est qu’une brêve étincelle dans les ténèbres de l’infini et de l’éternité.

Mais il possède une imagination sans limites et, tant que brille cette étincelle qu’il est, il peut triompher de l’espace et du temps. Ses fictions sont ses armes et, aussi dérisoires qu’elles puissent paraître, cela vaut toujours mieux que rien…

Comme le dit Eliot Rosewater, les écrivains qui font de la littérature générale, les raconteurs de la vie comme elle va, ne sont que des « pets de moineaux ».

Mais l’auteur de science-fiction est un dieu. C’est du moins ce qu’il croit au plus secret de lui-même (P.J. Farmer, « The obscure life and hard times of Kilgore Trout », Moebius Trip, décembre 1971).

Devenir un dieu : telle est l’ambition d’abord inconsciente puis de plus en plus délibérée qui anime toute l’œuvre de Farmer.

Ambition qui peut sembler folle, vouée à l’échec, et même un peu inquiétante, mais à laquelle Farmer a déjà donné corps si l’on admet sa conception de la divinité comme apothéose de l’humain, libre exercice de l’imagination, capacité de créer un cosmos qui fasse concurrence non seulement à l’état-civil, mais aussi à l’ensemble de la Création.

En lui se résume donc toute la Science-Fiction, la plus classique comme la plus novatrice, la plus modeste comme la plus ambitieuse, la bonne comme la mauvaise.

Farmer, c’est sans doute aussi, plus profondément, la tentation de s’approprier l’En-Deça, l’Ici et l’Au-Delà, tous les mondes, depuis les étoiles jusqu’à  soi, but vers lequel tend toute écriture et peut-être tout art.

- Mandragore -

d’après Philip José Farmer, Le livre d’or de la Science-Fiction, préface de Jacques Chambon, Presses Pocket n°5066, 1979.



Feuillets d’Hypnos : Philip José Farmer (1ère partie)

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PHILIP JOSÉ FARMER, OU LE SEIGNEUR DE LA RÉ-CRÉATION

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 38 de février 1994)

« Je suis Kickacha, le Kickacha, l’industrieux
qui fabrique les fantasmes et la réalité.
Je suis celui contre qui les frontières
ne peuvent rien. Je les traverse en tous sens. »
Le Faiseur d’univers

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Il en va des étiquettes ou des réputations comme de certaines photos qui nous représentent certes grosso modo, mais qui ne sauraient être tout à fait nous non plus que faces d’étrangers.

À force de figer le monde et les autres dans un cadre préconçu, dans un béton à prise rapide, on risque fort de fourvoyer l’intellect.

Phillip José Farmer n’a-t-il pas été ainsi injustement sacré pape du sexe et de la bestialité ? Il aura longtemps ri et joué de cette aura de scandale, de cette renommée d’iconoclaste scabreux qui le précédait en tous lieux. En acceptant par dérision ce masque ignoble, en prenant délibérément le parti des sots, il lui semblait faire un pied de nez magistral aux censeurs, mieux encore moquer les carcans moraux d’où qu’ils viennent.

On l’aura taxé aussi d’épigone brouillon, d’imitateur servile, mimant et revisitant trop longuement les oeuvres des maîtres dont il s’était, tout jeune encore, repu, d’Edgar Rice Burroughs à Ridder Haggard, de Swift à Jules Verne.

Alors obsédé P.J. ? Oui, mais par quoi ? Banal, ennuyeux, sans talent ? Voire. Tout juste agaçant. De cet agacement profond qui accompagne souvent l’émergence d’une vérité dérangeante, sœur de la maïeutique et cousine du génie.

15060702082415263613338282 dans Feuillets d'Hypnos

La bombe des Amants

En 1952, éclate une bombe ! Un auteur de SF ose s’aventurer sciemment sur le terrain de la sexualité. Dans The lovers, Farmer met en scène, en effet, la passion charnelle qui unit un terrien issu d’une société cléricale ultra-puritaine et une lalitha, une créature extra-terrestre que rien ne distingue extérieurement d’une femme humaine, sorte d’insecte mimétique dont la civilisation cultive tolérance et non-violence.

Qu’on ne s’y trompe pas ! Pas de scène épicée. Aucune description triviale. L’auteur reste d’une délicatesse exemplaire. Farmer s’intéresse moins aux conséquences biologiques et individuelles surprenantes de cet hymen avec l’alien, qu’au choc de deux cultures antinomiques : d’un côté, une théocratie fortement hiérarchisée, policière, impérialiste, où tout ce qui touche au sexe est tabou ; de l’autre, le monde Wog, pragmatique et ouvert, sans vérité révélée s’imposant et imposée à tous.

Yarrow, le héros du livre, conquiert, à travers son épanouissement sexuel, bien plus que le plaisir : une nouvelle façon d’être, une précieuse et neuve liberté.

Car la lalitha c’est bien sûr la Lilith de la Torah et de la Kabbale, mère des démons, esprit de la nuit, figure emblématique de l’amour non génésique en sa qualité de succube, monstre superbe qui avait tenté Adam.

Mais, alors que traditionnellement cette séductrice est présentée sous un angle exclusivement négatif, comme l’incarnation absolue de l’érotisme et du Mal (n’a-t-elle pas d’ailleurs le sexe dans le cerveau ?!!), Farmer lui confère un rôle positif : celui de bouleverser l’être, de le rendre à lui-même.

Derrière le destin de ce démon hors-pair, se cache une métaphore ironique de la SF américaine des années 50, hypocrite, soucieuse de ne pas choquer la jeunesse ou les bien-pensants.

C’est sans doute le premier livre à avoir magistralement démontré qu’on peut tout faire en Science-Fiction et qu’on doit tout faire, qu’il s’agit du plus ouvert des moyens d’expression, parce qu’il ne s’assigne aucune limite à l’imagination (Samuel Mines).

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Ouvre-moi, ô ma sœur

Méthodiquement, Farmer poursuit sur sa lancée. Il avait obtenu le Prix Hugo du meilleur nouvel auteur en 1952, à la 11ème Convention mondiale de la Science-Fiction. Il commet ensuite des sortes d’essais de sexologie fantastique.

Son propos consiste le plus souvent à décrire avec une précision d’entomologiste les coutumes et les mécanismes sexuels de créatures extra-terrestres comme il est d’usage d’en rencontrer dans tout bon récit d’exploration spatiale.

Ainsi, Mère (1953) met en scène un organisme femelle qui attire à lui tout être vivant passant à sa portée, ceux-ci faisant alors office de phallus dans la mesure où leurs efforts pour se libérer provoquent l’excitation nécessaire au mécanisme de la conception.

Ouvre-moi, ô ma soeur (1960) nous explicite l’étrange mode de reproduction d’un être humanoïde qui vit en symbiose avec une larve vermiforme au rôle extraordinairement complexe puisqu’il est dans sa nature d’être à la fois… pénis et fœtus ! !

L’objectif est de constituer peu à peu, à force d’érudition supposée, une illusion de document authentique, une encyclopédie borgésienne des sexualités exotiques.

Ces peintures de genèses fictives sont en fait des paraboles sur le racisme, l’intolérance, le sectarisme, le refus radical de l’autre à partir du moment ou celui-ci n’a pas la même peau, la même religion, la même sexualité que nous.

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En ces domaines, les démentis de la raison immédiate ne valent rien. Les préjugés sont des réactions viscérales, épidermiques.

La littérature de science-fiction, fondamentalement universelle et rebelle à tout cloisonnement, paraît naturellement apte à servir ici d’antidote et de catharsis, en nous révélant nos inhibitions et nos sournoises xénophobies.

Nulle culture n’est absolument supérieure. Pour bien nous convaincre de cette leçon de relativisme, Farmer n’hésite pas à recourir parfois au grotesque, en utilisant, par exemple, le personnage de Flesh (1968), peut-être directement copié sur le Surmâle d’Alfred Jarry, car doté, comme lui, de capacités sexuelles illimitées.

Avec Comme une bête (1968), Gare à la bête (1969), La jungle nue (1969) et Love Song (1970), P.J. met en lumière le non-dit du roman gothique, du thriller et du roman d’aventures perçus par lui comme des contes érotiques déguisés, comme une sublimation du désir. Le vampire devient ainsi le dieu pubère, le libertaire qui s’exonère à jamais d’une société castatrice et mesquine.

À l’évidence, Farmer est imprégné de Freud. Et l’on a souvent tendance à se demander au sein de sa gigantesque entreprise de démystification si sa littérature est autre chose qu’un exorcisme salvateur, qu’une longue thérapie personnelle.

Livres abracadabrants et vains ? Ou grandeur tragique d’hommes en proie à d’obscures forces cosmiques ou comiques ? Difficle à dire, perdus que nous sommes au sein de ce subtil (ou grossier) labyrinthe.

- Mandragore -

(À suivre !)



Feuillets d’Hypnos : Le Pays de l’Esprit (essai sur le rêve)

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LE PAYS DE L’ESPRIT : ESSAI SUR LE RÊVE (par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 38 de février 1994)

Pense à notre vie humaine,
Qui n’est qu’une gerbe de songes,
Bonheurs, malheurs,
Tous sont des rêves entre les rêves.
Mais puisque nous vivons un rêve
Pourquoi ne pas en jouir ?
Que pourrions-nous faire d’autre ?

Anonyme (Corée)

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La littérature est-elle le rêve-reflet du monde, ou ne serait-elle pas investie, au contraire, d’une réalité supérieure, d’une transcendance qui échappe à l’Ici ?

Et de quel côté sommes-nous des rives du Sommeil : créateurs ou créés, rêvants ou rêvés, transportés de-ci, de-là, et, à notre tour, porteurs de trésors fondus, de coraux ou de poissons pâlis, d’épopées réduites à d’insignifiants fragments d’aventures ?

Le songe serait-il un être ailé, celui que voit Homère, perché au chevet du dormeur, en bon cousin de la Mort ? Le rêve serait-il un Pays, une île où nous irions toujours halés par les fils mystérieux du Désir ?

Ni personne, ni espace, le rêve est un acte inconscient. Certains le nient tout de go ou le vivent comme une intrusion saugrenue, d’autres l’utilisent pour exploiter jusqu’à la lie les prodigieux gisements de l’Imaginaire.

Frais derrick ou possession aliénante, l’expérience intime du rêve est, par essence, incommunicable et donc fantastique. C’est là un univers sans limites, sans structures reconnaissables, indéfiniment extensible et fluide. Songe paradisiaque du surhomme volant ou rêve-engrenage conçu comme la forme extrême de l’esclavage, pourquoi rêvons-nous ? Pourquoi partager ainsi « l’aquarium de la nuit » (Hugo) ?

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L’éveil de la Bête

Il est bon de se rappeler de prime abord que Freud ne fait pas figure d’absolu novateur en la matière. Dans la République, Platon évoque, deux mille ans avant L’interprétation des rêves, les « désirs qui s’éveillent pendant le sommeil, quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre, est endormie, et que la partie bestiale et sauvage se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Dans cet état, elle ose tout comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison ; elle n’hésite pas à entreprendre (croit-elle) de faire l’amour avec sa mère ou tout autre, quel qu’il soit : homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle ne s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (IX, 1, 571).

Rêver pour assouvir un désir : le grand et gros mot est lâché ! Le rêve souffre souvent d’un excès d’idéalisation : songe bleu des poètes aux visions étoilées, rêveries enfantines du marchand de sable de la défunte ORTF, rêves d’or d’une Bagdad légendaire, souffle d’un enfant sain ou « d’une sainte pour un mort ».

Dès lors, le réveil est perçu comme une déchéance et une indignité : Tristesse du réveil ! Il s’agit de redescendre, de s’humilier. L’homme retrouve sa défaite : le quotidien (Michaux, Plume). Rêve-évasion, rêve démiurgique, où l’on est soudain Dieu, le Pan tout-puissant, bondissant modeleur des êtres et des mondes.

Face à cette idéalisation, Freud a fortement souligné que, dans le rêve, le désir est travesti et s’exprime de façon hautement symbolique. Les mieux camouflés, issu de ce que Platon appelle la partie bestiale, se dissipent vite ou nous laissent interdits.

Reproduction hallucinatoire des perceptions liées dans un passé lointain à un assouvissement, le rêve s’est vu accorder, en sus, le pouvoir d’annoncer l’avenir ou même de le causer. Il devient alors le truchement privilégié par lequel les Puissances internes ou externes communiquent avec nous. À tout le moins, il convient d’observer avec Aristote que nos songes mettent en scène des personnages dont nous connaissons les motivations. Ils nous aident à synthétiser et à accepter notre expérience. Ils parviennent à nous souffler aussi les objectifs de nos actes futurs.

Le rêve défie, en toutes hypothèses, par son extrême diversité, l’analyse objective. L’hallucination semble parfois se suffire à elle-même, étrange, étrangère, s’éloignant de plusieurs années-lumière de nos préoccupations évidentes ou cachées.

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La Porte de corne

Deux conceptions du rêve souvent s’affrontent et cohabitent. La plus ancienne se méfie de la vie onirique et la refoule dans les marges du cosmos. Ainsi, la religion grecque associe les songes, la nuit pendant laquelle ils se produisent, la terre dont les entrailles sont plongées dans l’obscurité, lieux où reposent les morts.

Dans la théogonie classique, la Nuit a enfanté à la fois : la Mort, le Sommeil et les Songes. Chez la plupart des auteurs, le pays des rêves est proche des Enfers, loin du centre du monde où vit l’humanité. Selon l’Odyssée, les songes confus et fallacieux sortent par la porte d’ivoire, tandis que les rêves clairs et véridiques sortent par la porte de corne.

Une conception plus positive des rêves apparaît chez les orphiques et les pythagoriciens. Pour eux, l’âme libérée du corps peut parler aux dieux pendant le sommeil. Pindare résume ce point de vue en écrivant que l’âme d’essence divine dort quand nous sommes éveillés, mais s’éveille pendant que nous dormons. Planète interdite à notre vision solaire, cet autre versant de nous-mêmes porte alors des jugements corrects, riches d’enseignement.

Chose remarquable : les rationnalistes ne sont pas très éloignés de cette vision spiritualiste. Hippocrate affirme ainsi que l’âme perçoit l’état de santé du dormeur et le reflète dans le rêve, permettant au médecin de guérir le rêveur par l’oniromancie.

Les deux courants – religieux et scientifique – ont ceci de commun qu’ils développent tous deux l’usage des interprétations allégoriques, répertoires d’équations censées traduire l’insensé.

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L’homme invisible ou second

La littérature fantastique porte témoignage de ce qui est au moins une contradiction et peut-être une impasse. D’un côté, elle a puisé dans tous les folklores ces traditions relatives à la vérité du rêve dont l’importance vient de nous apparaître à l’examen des sociétés antiques. Beaucoup pensent avec Hugo que le songe n’est autre chose que l’approche d’une réalité invisible (« Les Travailleurs de la mer », I, 1, 8 ) ou avec Nerval que le rêve est une seconde vie (« Aurélia », I, 1).

Le rêve est alors systématiquement authentifié, soit que l’avenir le réalise, soit que le présent lui-même prouve que la scène rêvée a bel et bien été vécue au cours du sommeil (chez Eekhoud) par des marques ou objets tangibles issus de l’univers onirique. Rêves solidifiés parfois grâce au pouvoir extraordinaire d’engendrer les objets que les parapsychologues nomment la télurgie.

Si la réalité tangible ou magique n’apporte pas assez de signes convaincants, l’authentification est assurée par la multiplication des rêves : songes à répétition, à suite, ou à transformations, songes à un ou plusieurs, rêves devenant ainsi un singulier forum chez Maugham ou Pirandello. La plupart des récits fantastiques reposent, en dernière analyse, sur l’affirmation plus ou moins déguisée, mais d’autant plus forte, des pouvoirs du rêve.

D’un autre côté, le doute n’a cessé de prospérer. Songe ? Mensonge ! Voire. Il est dangereux de renier les songes. Démontrer qu’ils ne sont rien, c’est nous anéantir, nous et le monde. Ombre d’ombres, le rêve nous renvoie à un univers-gigogne, à un cosmos dickien qui ne serait plus réduit à un binôme vrai-faux, mais qui équivaudrait à une succession de réalités alternatives, folie de deux miroirs brandis face à face !

Du rêve au réel, et du réel au rêve, combien d’interactions ou de dialectiques-labyrinthes ! J’étais effrayé pourtant de penser que ce rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle réciproquement l’irréalité du rêve ? (M. Proust, « À la recherche du temps perdu »). Autrefois cet argument a servi à justifier l’au-delà : La vie n’est elle-même qu’un songe sur lequel nous sommes entés, et dont nous nous éveillons à la mort (Pascal, « Pensées », VII).

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Terre arable du songe !

De Michaux à Marcel Béalu, nombre d’écrivains notent leurs rêves, considérés comme un matériel poétique à l’état brut, comme une grande citerne à symboles, comme de libres divagations destinées à les renseigner sur leur propreet fuyante - intimité (Marcel Béalu, « La vie en rêve »).

Source d’inspiration donc et miroir magique pour nous mieux connaître, le rêve est parfois poursuivi à travers les leviers et prisons chimiques de la drogue ou de l’alcool. Pour se trouver et… pour se perdre, pour la simple évasion, pour la révélation qui nous descelle enfin du limon qui nous y noie.

Toute la littérature est de l’ordre du rêve. Ce dernier ne sert souvent qu’à faire avancer l’action (le songe d’Athalie), à donner chair aux idées chères à l’auteur (tel le mythe d’Er dans la République de Platon), ou à corser quelques fictions diurnes, lyriques et fantaisistes. Mais si le récit relate un rêve authentique transcrit par l’auteur avec un maximum de fidélité, il est presque inévitable qu’il rende un son fantastique.

Au fur et à mesure que le lecteur progresse dans sa découverte d’un espace apparemment incongru, c’est toute la lumière de son univers quotidien qui se modifie, comme si le rêve avait le pouvoir d’éclairer d’un jour singulier mais précis le secret du monde où se débat, avec un sérieux tragique et risible, la marionnette humaine. Monde où les enjeux ne sont jamais ceux qu’annoncent la raison, et où l’on ne se risque peut-être pas sans danger.

 

- Mandragore -

 

Sources :

  1. Histoires de cauchemars (La grande anthologie du Fantastique), préface de Jacques Goimard et Roland Stragliati (Presses Pockets n°1467, 1977)
  2. La vie en rêve, Marcel Béalu, préface de Jean-Pierre Sicre (Phébus, 1992)

 

Nous sommes faits de la même étoffe que les rêves (Shakespeare, La tempête)



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