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Feuillets d’Hypnos : Nous autres civilisations…

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NOUS AUTRES CIVILISATIONS (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 5 de janvier 1990)

 war2a dans Littérature

« Mais qui demeurera dans ces Mondes s’ils sont inhabités ?… D’eux ou de nous, qui sont les Seigneurs du Cosmos ?… Et par quel miracle toutes choses créées seraient-elles faites pour l’Homme ? » KEPLER (exergue de LA GUERRE DES MONDES)

« Personne n’aurait cru », à l’heure de l’I.D.S. ou du laser domestique, qu’on pût encore lire Wells ! Des bactéries triomphantes aux catastrophes écologiques, combien d’écrasants poncifs, parties intégrantes aujourd’hui d’une réalité prompte à donner raison aux plus noirs augures !

Que vaut la vision du vieil haruspice ? Que nous dit-il les mains plongées dans les entrailles de l’âme humaine ? Non pas celles, augustes mais vides, de ces héros d’airain qu’inventent les livres, mais celles, ignobles peut-être mais du moins vivantes, d’hommes de tous les jours confrontés à l’écroulement de tout un monde comme à l’inanimité même de tout combat.

À un détail près (des OVNI vomis par un canon martien), plus rien ici d’un Verne, de sa foi naïve en la science, de ces personnages incarnant toujours des Crusoe tenaces ou des gentlemen excentriques. Les créatures de Wells errent hébétées dans un univers carbonisé qui s’impose à elles dans toute son horreur. Elles ne sont pas sans rappeler Balarov, ses vagabonds. L’auteur de « Sécheresse » et du « Vent de nulle part » décrit tout autant l’inéluctable délitement d’une humanité imbue d’elle-même. Les Européens à rickshaws des quartiers réservés de Shangaï dans « L’Empire du Soleil » comme les Anglais paisibles du Surray dans « La Guerre des Mondes », découvrent avec stupeur l’inconcevable : japonais ou martien, l’intrus implacable qui détruit l’ordre centenaire, renverse les hiérarchies.

war1q dans Science-fiction

Et, si au bout l’aube se lève, ce n’est point le fait des armées laminées, des vicaires fous, des hordes réduites, pour survivre à l’exode, aux plus bas instincts. Non. La victoire appartient aux plus humbles. L’héroïsme, la science, la conscience n’y ont aucune part. Quelle amère leçon pour les tenants de la Force, pour les imams, gent de nul recours à l’heure où malheur !

Obsolète, « La Guerre des Mondes » ? À l’aune de l’ozone raréfié, des virus meurtriers (Dengue ou Sida), l’œuvre prend au contraire tout son éclat. Rien n’est jamais acquis. Tout passe. Nous, solitaires locataires de notre sphère bleue, nos civilisations de cristal, nos sceptres de bois.

En ces jours d’anathème où des fanatiques aberrants bêlent l’Unique Vérité, il me semble mieux entendre et goûter l’aigre voix de ce moraliste faussement compté « parmi les morts ».

- Mandragore (1990) -



Feuillets d’Hypnos : Le don ténébreux

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LE DON TÉNÉBREUX (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 6 d’avril 1991)

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Singuliers destins ! Quel lien mystérieux unit, en effet, Khayman l’intendant de Pharaon, Mekare et Maharet, jumelles magiciennes de l’ancienne Palestine, Maël le Druide, Marius, patricien romain à Massalia, Armand, éphèbe de Quattrocento, Lestat de Lioncourt, Hobereau sous Louis XVI et tueur de loups de la Pointe du Lac, planteur en Louisiane au temps des crinolines ? Oui, quel rapport entre les cyprès moussus du Mississipi et les profondes forêts des Gaules, entre les clavecins des salons à colonnes et les théorbes des palais de San Paolo, entre les hypogées d’Égypte et les chênes creux ? Un vocable tour à tour synonyme de rire ou d’effroi, un écho trouble au cœur des ruelles de Philae à Frisco : vampire !

Si ce saigneur s’avère absent du folklore français, les Grecs le connaissaient déjà sous le nom de lamie ou d’empuse. Chez les Latins, Ovide avait évoqué la stryge, toutes trois démons femelles grandes dévoreuses de jeunes gens et bien distinctes des goules orientales, succubes des cimetières gavées de cadavres. L’Europe de l’Ouest lui préfère les garous plus frustes, plus animaux. À l’Est, au contraire, il défraie, depuis des siècles, la chronique : vourdalaks serbes, nosferats roumains, oupires polonais ou brucolaques.

Le mythe du vampire, monstre aux avatars innombrables, a, de fait, inspiré, outre Bram Stocker pour « Dracula » (1987), des auteurs considérables dès 1750. Au point que Buffon lui-même baptise ainsi, onze ans plus tard, une chauve-souris d’Amérique. Ce qui n’est, de prime abord, tout au plus qu’un sujet de conversation devient bientôt un véritable thème littéraire avec Goethe dans « La Fiancée de Corinthe » (1797) et « La Chanson du Vieux Marin » de Coleridge (1798). Puis, l’époque romantique multiplia à l’envi les poèmes mettant en scène des « hémophages » aimantes, tel Baudelaire dans « Les Métamorphoses d’un Vampire » (1857) :

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournais vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

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La morbidité s’allie ici à l’érotisme. La créature, comme toujours, fascine. Après l’âge poétique s’ouvre, en 1819, l’ère romanesque avec la publication du « Vampire » de John Polidori (bien autre chose que le pitre gay de « Gothic » !), sur un canevas de Lord Byron. À leur façon, Théophile Gautier et « La Morte Amoureuse », Alexandre Dumas et son « Histoire de la Dame pâle », Alexis Tolstoï et « La Famille du Vourdalak » illustreront à leur tour le genre. Plus près de nous, le vampire, consacré premier des personnages fantastiques, est de plus en plus revendiqué par la Science-Fiction. Ainsi, le Zorl de Van Vogt (« La Faune de l’Espace », 1952) ou la Shambleau de Catherine L. Moore (1957) sont aussi d’éternels exilés voués, presque malgré eux, à l’horreur.

Ces dernières années, hors les grands guignols dérisoires des firmes gores à cent mille parsecs désormais de ce noble cœur pétri de honte auquel naguère Klaus Kinski prêta son génie, seuls deux auteurs émergent sans mal de cet hideux fatras de capes et de crocs : Suzy Mac Kee Charnass (« Un Vampire ordinaire », 1982, Laffont) et Anne Rice. Elles renouvellent un pan très codifié de la littérature, un rituel d’amour et de mort maintes fois décrit, en tentant de répondre à deux questions-clés : qui sont les vampires et d’où viennent-ils ? Il n’y est aucunement question de traques à tout va ou d’hallalis vaudevillesques, mais bien de confessions, de ces entretiens-là où l’âme sourd entre les lignes.

Pour la première, le vampire ne serait qu’un E.T. de plus égaré sur la Terre et devenu professeur d’anthropologie au Cayslin College. Pour l’autre, cette race maudite serait née d’une union contraire : celle d’une reine d’Égypte, Akasha, et d’un pur esprit, Amel. Entité malveillante aux pouvoirs étendus qui envie aux humains la chair, la sensation de fouler le sol, le goût du sel, le vent dans les cheveux, le tunnel lumineux qui les propulse après leur mort dans une dimension où lui-même n’a prise. Il décide donc de s’incarner à la faveur de blessures infligées par des courtisans régicides. Fusion effrayante d’où naît un être aberrant, immortel, quasi invulnérable mais nécessairement parasite et ne supportant point le soleil. Vagabond parfois millénaire, c’est, par essence, un être ambivalent qu’Anne Rice a parfaitement saisi.

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Il déteste et, en même temps, il aime ; il mord et, en même temps, il boit, communion qui va bien au-delà de la relation prédateur-proie, substitut d’une sexualité enfuie, amour total, étouffant, qui broie et qui sauve. Il est Dom Juan et Faust, séducteur et sensuel, jeune et riche à foison, sans Commandeur ni prince de l’Enfer veillant à sa juste damnation. Ni ange, ni bête, féal ni de Baal ni d’Allah, il assiste en esthète au défilé incessant des civilisations. Point de hordes effarées armées de pieux et de missels, tout juste quelques érudits fondateurs d’une société secrète : Talamasca, plus bénédictins que Savonaroles. Ses seuls ennemis véritables résident en lui : l’ennui, la solitude, l’incompréhension des siècles nouveaux, voire de ses propres congénères, la folie qui perce sous le mépris puis l’indifférence. Pour ce fringant zombi, Anne Rice excelle à rendre le duel continuel de la mort et de la vie, de la stase et de l’extase, la conquête d’un destin sur le néant, d’un but sur l’inutile.

Entrecroisant patiemment les fils sur la toile complexe du monde, se jouant du temps et des modes, sa trilogie renoue avec la tradition classique. Mais les bouges de la Nouvelle-Orléans et les chapelles en ruines des bayous s’effacent volontiers devant Lestat, vampire devenu rockstar, devant Celle Qu’il Faut Garder, cette reine des damnés que ses chants réveillent d’un sommeil minéral. Talent multiforme, habile à évoquer les villes, les maisons endormies, les donjons, à animer des personnages anachroniques, surnaturels oui, mais si proches, de forts tempéraments tout en nuances à l’opposé d’un Howard pour qui trop souvent le glaive tient lieu de credo.

Comme naguère Matheson (« Je suis une Légende », 1954) qui avait imaginé un unique humain survivant sur une terre post-cataclysmique infestée de vampires, Anne Rice affectionne les renversements de situation. Ces monstres ne vont-ils pas au bout du compte sauver l’humanité !? Postulat intéressant qui fait d’un démon un messie victime, d’une épave un plus-qu’humain. Vengeuse digne des Atrides surgie de la nuit des âges, trahisons, ordalies, combats, vols télékinétiques, voyages, quêtes des catacombes de Rome aux lamasseries sous la neige, filiations infinies nouées de l’Asie au Nouveau Monde, le miracle d’une œuvre grouillante et claire où la magie ne s’éloigne jamais du cœur vivant.

- Mandragore (1991 ) -



Feuillets d’Hypnos : Fungi de Yuggoth, ou l’oeuvre poétique

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FUNGI DE YUGGOTH, OU L’ŒUVRE POÉTIQUE (par Mandragore / Publié dans CosmoFiction Fanzine 6 d’avril 1991)

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Howard Phillips Lovecraft, familièrement appelé HPL, est, sans aucun doute, le plus grand auteur fantastique de ce siècle. Divinités maléfiques, cultes blasphématoires, villes maudites, livres interdits, composent la frêle silhouette du Maître, qui franchit à l’envi, avec ses clefs d’argent ou d’onyx, les portes qui nous séparent du Pays de l’Horreur : promenades oniriques où par des « pistes très anciennes » nous voici soudainement confrontés à des vérités innommables. Derrière les collines en fleurs, sous le chatoiement infini de la mer, veillent des énormités noires. Rien ne demeure des jours heureux. Le cauchemar et la mort fondent sur le monde.

Car nous ne sommes point les premiers êtres pensants à avoir foulé la Terre ! D’un passé d’avant toute mémoire, Lovecraft fait resurgir les anciens Seigneurs, fils peut-être de ces « maigres créatures » qui hantaient sans pitié son sommeil d’enfant. Ses poulpes aux clapotements chtohniens, ses gardiens d’huis prodigieux, ces dormeurs attendant leur heure, confèrent à l’œuvre une cohérence rare. Le Panthéon de plus en plus affiné des Grands Anciens devient l’unique fil d’Ariane dans les caves méandrines de l’esprit du Maître.

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Les poèmes de l’homme de Providence occupent une place tout à fait privilégiée dans sa création. Ils prolongent directement ses nouvelles en réussissant à amincir encore l’intangible membrane qui nous protège de nos songes ! En quarante années, plus de deux cents textes voient le jour. La plupart seront publiés dans des fanzines confidentiels puis repris dans « Weird Tales ». Beaucoup étaient écrits dans un style ampoulé, très XVIIIème siècle. À l’exception d’un seul tragique poème d’amour : « La Fiancée venue de la Mer », toutes ces odes campent un personnage solitaire, perdu dans ses contemplations glacées, son double parfait, celui dont l’image passe à la postérité.

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Lovecraft évoque, à maintes reprises, pour nous, le passé de la Nouvelle-Angleterre, il se souvient avec nostalgie d’un monde révolu, à la beauté enfuie. La Nature y est fortement présente avec les Saisons (Primavera ou Octobre), passage du temps, rappel des hivers heureux, souvenirs de souvenirs qui nous entraînent vers un passé plus lointain, au-delà de sa vie, vers d’autres dimensions imaginaires ou – qui sait ? – vécues !… Les FUNGI de YUGGOTH (trente-six visions écrites du 27 décembre 1929 au 4 janvier 1930) constituent, à bien des titres, la clef de voûte du vénéneux ensemble de sa production poétique. Lovecraft s’y est livré sans contrainte : il y parle à la première personne, décrivant Providence, sa ville natale, ses vieilles maisons, son port, ses ruelles. Mieux, il explicite parfaitement la démarche de ses personnages et le processus de ses fictions. C’est toujours la découverte d’un livre tabou, contenant un antique savoir, une présence menaçante, la fuite, la révélation de l’Horreur, l’irruption du cauchemar dans la « vie réelle ». C’est toujours une sorte d’attirance indicible vers un Ailleurs, merveilleux ou terrifiant, cette fascination des Abîmes du Dehors et des Êtres Monstrueux qui l’habitent. Tous ces poèmes sont empreints d’un profond désespoir, d’un pessimisme noir et surtout d’une nostalgie viscérale. Lovecraft recherche éperdument quelque chose à jamais perdu… son enfance, peut-être, le bonheur qui lui a toujours échappé ou une harmonie inaccessible.

- Mandragore -



Feuillets d’Hypnos : Démons et merveilles (2e partie)

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DÉMONS ET MERVEILLES (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 37 de septembre-octobre 1993 / première partie ici)

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L’invasion des Profanateurs

L’arme principale du démon, c’est ce que les théologiens appellent la tentation, c’est-à-dire le désir non conforme aux règles sociales. Le fantastique prendra son essor sur ce fond de culpabilité intense. Il pourra s’agir soit d’infestation, d’une extraordinaire accumulation de désirs plus ou moins matérialisés pour persécuter un saint Antoine ou un curé d’Ars ; soit de possession, opération par laquelle le Démon s’installe dans le corps d’un homme et agit à sa place : parlant des langues inconnues, vomissant des corps étrangers, lisant l’avenir ou la pensée, faisant preuve d’une force physique inhumaine.

L’exorciste de W. Blatty et le film qui en a été tiré nous détaillent les techniques utilisées par l’Église pour délivrer les possédés : aspersions d’eau bénite, signes de croix, prières à Dieu, menaces à l’intrus.Mais l’exorcisme n’est pas un sacrement et n’est – pas plus que la cure psychiatrique – réputé infaillible… Bien des peuples pastoraux ont possédé et possèdent aussi de semblables rites : Ils sont les tempêtes, les nuées, les vents mauvais ! La tempête funeste, l’ouragan, ils les servent ! Ils sont les tourbillons qui, sur le pays, se mettent en chasse… Ils ne prennent point femme ; ils n’engendrent pas. Ils ne connaissent pas la raison… Pour détruire le chemin, ils se tiennent dans les rues. Au nom de Sin, Seigneur de la Lune, soyez exorcisés ! Du corps de l’homme, fils de son Dieu, n’approchez pas ! De devant lui éloignez-vous ! (Protocole mésopotamien).

En lisant les récits fantastiques, on a du mal à se convaincre que le Diable ait une stratégie. Il a un style, certes. Il est rapide, vif, bruyant, ironique, insupportable. Son agression est soudaine, violente, sarcastique, apparemment sans riposte possible. Il nous écrase. Il nous méprise. Il nous connaît. Son intelligence est telle que pour nous le Malin n’est plus seulement l’esprit du mal, mais aussi l’être qui comprend tout et qui, trop sûr de lui, s’en vante : Je suis l’esprit qui toujours nie, et c’est justice ; car tout ce qui existe est signe d’être détruit (Faust, Goethe, 1808-1832).

Une telle figure se prête à bien des interprétations. Nous trouvons là l’occasion de projeter sur un personnage extérieur un sentiment que nous portons depuis l’enfance : le goût de la révolte, l’impatience devant des normes sociales contraignantes et le désir de les jeter très vite par-dessus bord. Finalement, cette agression démoniaque, peut-être l’attendons-nous, l’espérons-nous sans le savoir.

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Les termes du Pacte

Ce qu’on demande à Satan, c’est donc une libération. Car le Diable ne se contente pas de révéler certaines recettes magiques aux apprentis thaumaturges. À qui passe alliance avec lui, il peut conférer aussi des pouvoirs ou dons extraordinaires : rajeunissement, richesse, invisibilité, puissance, invincibilité.

Que demande le Diable en échange de ces « bienfaits » ? Essentiellement d’être reconnu comme dieu à part entière, de faire enfin l’objet d’un culte. Celui qui veut sceller un pacte avec lui doit renier le Très-Haut, renoncer au baptême qui est Son sceau, hurler certains blasphèmes, sacrifier une poule noire et boire le sang des nouveaux-nés. Il faut différencier ici le pacte public, effectué au cours d’une cérémonie collective, du pacte privé, simple promesse d’allégeance au Démon prononcé devant une sorcière dont on requiert les services.

Dans les deux cas, le signataire était engagé pour le restant de ses jours. Il participait aux cérémonies régulières du culte diabolique : la parodique messe noire, avec fille nue étendue sur l’autel et calice empli d’un sang humain, le sabbat, assemblée nocturne de sorciers et sorcières venus en chevauchant leurs balais et où, devant Satan représenté par un bouc, on procède successivement à l’initiation des nouveaux adeptes, à un repas rituel, et à une messe noire suivie d’une orgie.

Souvent le récipiendaire est floué, ayant mal formulé ses souhaits, ne se payant que de mirages et d’espoirs déçus. Huysmans l’avait dit dans L’oblat (1903) : Le Démon ne peut rien sur la volonté, très peu sur l’intelligence et tout sur l’imagination.

Et tôt ou tard, quel que soit le degré de satisfaction ou de désenchantement, le Diable vient réclamer son dû, apportant avec lui, outre la damnation, la mort. Dans les écrits rabbiniques, la créature à la faux n’est-elle pas un démon nommé Samaël, le Thanatos des Grecs, seul dieu qui dédaigne les offrandes, reste indifférent aux libations et aux sacrifices, sourd aux chants, aux supplications et aux prières (Niobé, Eschyle) ? Fausse mort d’ailleurs car on ne saurait échapper au « bain dans la géhenne » : De l’enfer il ne sort que l’éternelle soif de l’impossible mort (Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, VII). Parfois, l’enfer chthonien n’est même pas nécessaire : Caïn poursuivi par l’Oeil, le Hollandais Volant sur son vaisseau fantôme, Melmoth, le Juif errant, supportent, dès ici-bas une inlassable pérégrination, un calvaire qui n’a pas de fin. Satan, lui-même, n’est-il pas, de son propre chef, le premier maudit ?

C’en est bien fini désormais de cette première vague d’histoires démoniaques en vogue à l’époque du Romantisme, quand le poids du folklore était encore assez fort pour susciter des représentations surnaturelles de la mauvaise conscience et de l’enfer intérieur. Aujourd’hui, à l’ère des génocides, temps blasé par moult solutions finales, de l’Amazonie aux baleines, en passant par les Kurdes, la description de l’Enfer est devenu l’affaire des écrivains réalistes, ou mieux, des « grands reporters ».

Ne l’avez-vous pas reconnu, goguenard, dans le coin inférieur gauche de votre télé ou perché en page quinze de votre journal préféré ? Lui, le contempteur de tout humanisme qui nous regarde en face et sourit.

- Mandragore -

Source : introduction aux Histoires démoniaques, Jacques Goimard & Roland Stragliati, Presses-Pocket n°1464, 1977.



Feuillets d’Hypnos : Démons et merveilles (1ère partie)

Feuillets d'Hypnos : Démons et merveilles (1ère partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

DÉMONS ET MERVEILLES (1ère partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 37 de septembre-octobre 1993)

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En grec, daimôn ne désigne aucunement le Diable, mais plutôt un être intermédiaire entre les dieux et les mortels. Puissances invisibles, les démons vivent cachés parmi les hommes, n’intervenant, en principe, que pour faire respecter les décrets des Forces supérieures. Ainsi les Heures (ordre de la nature et ordre moral), les Parques (naissance, vie et mort), les Muses (inspiratrices des Arts), les Grâces (épanouissement, lumière, joie) et les Songes, se voient-ils investis de fonctions divines majeures. De même, un démon particulier personnifie alors le destin de chaque cité, de chaque famille, de chaque homme. Socrate n’invoquait-il pas souvent son esprit familier, équivalent de notre ange gardien très-chrétien ?

Mais Homère distingue bien le Mauvais, funeste serviteur, de l’agathos daimôn, le bon génie, intercesseur et acteur toujours bienveillant. Aujourd’hui, cette ambivalence a disparu. Les démons font figure d’experts ès ruses et tromperies, de spécialiste du mal, collectionneurs et pourrisseurs d’âmes.

Délaissant ses dieux lointains et inconsistants, l’Humanité s’est forgée ainsi une immense galerie diabolique, bien en chair celle-là, grimaçante, serpentiforme et cornue à souhait !

Fils du Désir et de la fatum, de la peur et du châtiment, de la tentation et de la révulsion, de la Beauté et de l’Abomination, ils incarnent, frères ténébreux, des modèles de comportement que nous comprenons, les sachant, trop souvent, nôtres hélas… 

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Les racines du Ciel

Pour les Mazdéens de l’ancien Iran, le dieu suprême Ahura-Mazda avait créé à la fois Ahriman, l’esprit du Bien (Spenta Mainyu), et Ormuzd, l’esprit du Mal (Angra-Mainyu). Ce dernier a introduit sur Terre la souffrance et la mort, avec l’aide de ses enfants les daevas. L’homme qui suit les mauvaises pensées inspirées par ces envoyés est précipité en enfer après sa mort, tandis que l’âme du juste accède aux voluptés célestes. Aux idées grecques sur les démons (déités intermédiaires proches des hommes) et le Tartare (lieu de châtiment hors du monde), s’ajoute ainsi un concept nouveau : l’existence d’un connétable, généralissime coordonnant l’action de tous les démons.

Dans le judaïsme, le Mal est considéré comme une épreuve, en triompher c’est montrer sa foi. De fait, le serpent du livre de La Genèse n’est pas identifié d’emblée au Diable : il semble être dépêché par Dieu pour tenter Adam et Eve. De même, qui accablera Job de calamités, qui tentera de le réduire à quia sur son tas de fumier ? Non point Satan mais un satan, c’est-à-dire un adversaire. Non point un monstre issu d’on ne sait quel abîme mais l’un des archanges entourant le trône divin, missi dominici qui, à la suite d’un pari, est désigné par son Seigneur pour déchoir le bon serviteur.

C’est l’influence iranienne qui sera très directement à l’origine de la démonologie judéo-chrétienne avec les livres apocryphes : Tobie, Enoch, La sagesse de Salomon. Selon cette tradition, Dieu a créé des esprits purs, les anges, messagers qu’il envoie vers les hommes pour faire connaître Sa volonté, pour l’exécuter le cas échéant. On rejoint ici, à nouveau, le rôle des daimôns grecs. Parmi ces anges, certains se sont révoltés sous la conduite de Satan, avatar juif d’Angra Mainyu. Créés par un dieu infiniment bon, ils ne sont pas mauvais par nature, mais par libre choix comme le seront après eux les grands coupables : Caïn, Judas, Faust, don Juan.

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Un Prince de bric et de broc

La richesse littéraire du prince-démon, son omniprésence dans les faits de langue : avoir le diable au corps, c’est bien le diable si…, faire le diable à quatre, ce n’est pas le diable, tirer le diable par la queue, la beauté du diable, de tous les diables, … peut-être les doit-il à l’intransigeance extrême du christianisme qui n’admettait pas de co-existence pacifique avec les dieux antérieurs. Nombre d’entre eux, désignés comme vaines idoles puis interdits de terrestre séjour, ne survécurent qu’en s’intégrant à la personne de l’Adversaire, qui s’accrut ainsi de mille lambeaux divins.

De fait, même si la religion officielle se représente Satan comme un être surnaturel aux pouvoirs limités, la mentalité populaire en décide tout autrement, l’enrichissant d’un éternel substrat de paganisme.

Les sorcières, femmes-liges du Démon, sont appelés ainsi « adoratrices de Diane » au synode de Trèves (IXe siècle). Les sabbats n’ont-ils pas lieu au cœur des forêts, dans cette nature intacte où s’ébattaient, hommes-boucs aussi, les satyres ? À Pluton et Proserpine, souverains des Enfers, Satan ne doit-il pas son souterrain royaume ? Ne faut-il pas, en plus, le rapprocher d’Hécate, déesse lunaire, dite phosphoros (porteuse de lumière) ? Satan n’est-il pas, en sus, Lucifer (même sens) ? Couronnant la fille des Titans, animal-fétiche de Celui qui use, ruse et s’insinue, le serpent, symbole de la connaissance interdite, porte de la mort et de la magie, les lie tout autant.

Les divinités païennes et les démons qui leur ont succédé, composent dès lors, grâce à la diversité de leurs connotations allégoriques, une sorte de miroir universel, permettant d’exprimer à peu de frais toutes les turpitudes, toutes les pulsions humaines. C’est ainsi que très tardivement naîtront : Lucifer (démon de l’orgueil), Satan (démon de la colère), Mammon (démon des richesses), Asmodée (démon de la luxure), …

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)

Source : introduction aux Histoires démoniaques, Jacques Goimard & Roland Stragliati, Presses-Pocket n°1464, 1977.



Feuillets d’Hypnos : Jules Verne (2e partie)

Feuillets d'Hypnos : Jules Verne (2e partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

JULES VERNE, OU LE SCAPHANDRIER DE L’IMAGINAIRE (2e partie)

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 33 de juillet-août 1992 / première partie disponible ici)

16061108314015263614300318 dans Dossier : Jules Verne

La conquête impossible

La Nature ne se laisse pas forcer. Elle engloutit l’imprudent à moins qu’elle ne l’expulse bien avant qu’il n’atteigne le centre de la Terre ou le sol de la Lune. « Poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers », l’homme n’hérite pas du monde au terme de sa quête. Tout juste aura-t-il pu, un court moment, soulever un coin du voile d’Isis.

Quant aux machines, elles n’ont plus guère d’intérêt comme anticipations forcément dépassées. Mais elles restent aujourd’hui encore le miroir privilégié du Désir. Désir de voir et de faire voir, désir de transgresser le premier un espace interdit, désir enfin d’être à l’égard d’autrui un maître ou un vengeur. Du Nautilus-rorqual à l’éléphant d’acier de La Maison à vapeur, en passant par le « surnaturel hippogriffe » de Robur, tous ces cyborgs avant la lettre témoignent d’un conflit permanent entre jouissance et violence. Le vaisseau de Nemo est à la fois musée d’esthète et mortelle torpille. La maison à vapeur est un véritable palais des mille et une nuits mais aussi une redoutable forteresse mobile. La machine vernienne extériorise donc les pulsions contradictoires du Héros.

Âme tourmentée, celui-ci s’élève souvent au rang du mythe. Nemo ou Hatteras ne sont plus des êtres de chair et de sang mais des génies maudits, démons des mers ou des régions hyperboréennes. Surhumains ou trop humains, victimes ou témoins d’une inexorable fatum, les personnages de Jules Verne, même simplifiés, restent pourtant crédibles. Exceptionnels comme leurs machines, individus asociaux ou antisociaux, ils n’en demeurent pas moins exemplaires, figures emblématiques d’un pouvoir toujours destructeur.

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Science sans conscience

La guerre est, en effet, une des obsessions majeures de l’œuvre de Jules Verne. Dès De la Terre à la Lune (1865), récit où se trouve reconvertie en entreprise spatiale l’industrie militaire américaine de la guerre de Sécession, Jules Verne s’inquiète de « l’inféodation subite d’un peuple à un homme » et dénonce la collusion entre mercantilisme et bellicisme (Cf « J.F.K. »). Témoin atterré du conflit de 1870, l’écrivain réalise avec lucidité le caractère de plus en plus scientifique – et donc meurtrier – des guerres modernes. Dès lors, la mise en scène du projet de domination sur les hommes va doubler, dans son œuvre, celle de l’impossible maîtrise de la Nature.

Incapable de nous faire alunir, le canon à fulmicoton se retrouve dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879) : il s’y révèle parfaitement « propre » à anéantir une mégalopole ! Il deviendra, en outre, « fulgurateur » dans Face au drapeau (1896) et même engin téléguidé dans L’étonnante aventure de la mission Barsac (1914). Ici, Verne ne se contente pas d’exploiter le thème du savant fou, avatar moderne de l’apprenti-sorcier, il nous montre l’effet de feed-back par lequel la détention d’un pouvoir attise la mégalomanie d’un despote ou d’un scientifique, en même temps que le croissant asservissement du savoir au pouvoir. Il nous décrit aussi, dans le détail, les mécanismes socio-économiques par lesquels s’exerce une tyrannie : rôle de l’argent, maîtrise de l’énergie, monopole et manipulation de l’information.

Mais les sociétés dites « libérales » n’en sont pas moins visées. C’est notre civilisation elle-même qui est remise en cause. Les « Altoriens » du Voyage à travers l’Impossible, qui veulent vider leurs océans dans leurs volcans, pour, du même coup, cultiver le fond des premiers et éteindre les seconds ! On ironise sur le monde de Sans dessus dessous (1889) où les ex-pionniers d’Autour de la Lune, désormais promoteurs d’une société par actions et grands utilisateurs du pouvoir des médias, entreprennent de redresser l’axe de la Terre ! Verne, authentique précurseur des écologistes, stigmatise ainsi les méfaits de l’industrie à outrance et l’épuisement progressif de la biosphère. À l’heure du sommet de la Terre à Rio, il est bon de relire La journée d’un journaliste américain en 2889. N’y voit-on pas déjà des fax au sein d’une conférence internationale ? N’y relève-t-on pas surtout l’impuissance voire l’indifférence des gouvernements, des puissants ne sachant concilier affairisme et philanthropie ?

« Social -fiction » à la manière de Brown ou de Kornbluth et non « hard-science », l’anticipation vernienne nous parle finalement de l’ »ici et du maintenant ». Les univers parallèles que la fiction déploie ne font que nous renvoyer à nous-mêmes à travers l’espace-temps. 

16061108311015263614300317 dans Littérature

Les Indes noires

Inventeur du roman « scientifique », Jules Verne – le sait-on ? – fut, à maints égards, en bon transgresseur de la réalité immédiate, un écrivain fantastique. Dès 1854, Maître Zacharius pose les maximes de l’homme prométhéen : il faut manger les fruits de l’Arbre pour devenir l’égal de Dieu. Quitte à périr sous la foudre divine à la manière des Titans escaladant l’Olympe, il nous faut toujours, nouveaux Icares, nous dépasser, tenter de transcender le lieu et la matière.

À l’Avenir souvent menaçant, succède ici un Passé antique, l’abîme non moins terrible des âges enfuis. Au fond de nos labyrinthes internes, sommeille un être malfaisant, une créature millénaire au pouvoir duquel il s’agit d’arracher une victime. Mauvais génie de la mine des Indes noires, « roi de l’ombre et du feu », c’est Silfax impalpable et qui voit tout. C’est le sombre propriétaire du Château des Carpathes, Dracula nécromant qui se repaît de la voix de sa prisonnière. C’est Wilhelm Storitz qui hérite du don ou de la malédiction de l’invisibilité. L’objet du combat ? La femme, grande absente du roman scientifique. Ailleurs déplacé sur la Nature ou les machines, le Désir trouve là son objet véritable. La Dame doublement convoitée par le pervers diabolique qui la torture et l’enchaîne et le prince charmant qui vient la délivrer, est elle-même écartelée entre l’ombre et la lumière, entre l’égarement et la raison, entre Eros et Thanatos. Qui se cache derrière ces monstres et ces profanations ? Verne bien sûr. Troubleur de l’Ordre, violeur de l’impératif « hetzélien » de positivité, de rigide et de frigide pruderie. Jules Verne est une « taupe », un agent subversif exorcisant la pesante influence paternelle à travers la figure d’un Docteur Ox (1872) qui fait pousser aux habitants de Quinquendone des talents nouveaux mais aussi des dents ! Il est, à son tour, le grand « oxygénateur » qui nous redonne crocs et griffes, le fou sacrilège peignant la Terre et même un peu d’Au-delà.

- Mandragore -

Source : Le Livre d’or de la Science-Fiction, François Raymond, Presses Pocket, 1986.



Feuillets d’Hypnos : Jules Verne (1ère partie)

Feuillets d'Hypnos : Jules Verne (1ère partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

JULES VERNE, OU LE SCAPHANDRIER DE L’IMAGINAIRE (1ère partie)

(par Mandragore / publié dans Sci-Fi News 33 de juillet-août 1992) 

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Au sommaire du premier numéro d’Amazing Stories, The magazine of Scientifiction, figurait déjà en avril 1926 une réédition d’Hector Servadac suivie de Voyage au centre de la Terre et d’Un drame dans les airs, en compagnie de textes de Poe, Wells, et Burroughs. Sans doute s’agissait-il là d’une tentative pour donner ses lettres de noblesse à un genre nouveau-né. Quel rapport pourtant entre le roman scientifique créé par Verne en 1863 avec Cinq semaines en ballon et la toute jeune Science-Fiction ? Plus de 60 ans les séparent.

Sans parler de leur nom même et de leur contenu. Rappelons que la science-fiction a déserté l’heroic fantasy et que la SF spéculative dépasse largement par son audace les idées émises voici plus d’un siècle.

Pourtant, nombreux sont les textes de Verne qui relèvent réellement de la SF et du Fantastique dans leur sens actuel. Car au-delà de sa prétendue finalité de littérature « pour la jeunesse », Jules Verne est avant tout un auteur moderne, fait d’angoisse et de jeu, de violence et de dérision, et d’une certaine subversion des valeurs.

Vulgarisateur ou précurseur ?

Il convient de dénoncer tout d’abord une première erreur. Il ne faut pas confondre le projet idéologique et commercial de Hetzel, l’éditeur de Verne, et celui de l’écrivain lui-même. Hetzel croyait dans le progrès indéfini de l’humanité grâce à la science. Il voulait donc œuvrer pour la diffusion des « lumières », sous une forme attrayante, par la création du « Magasin d’Éducation et de récréation » destiné aux familles. L’auteur de Cinq semaines en ballon lui parut particulièrement apte à réaliser cet objectif. Recruté dans l’équipe, Verne souscrivit un ambitieux contrat moral et financier. Il s’engagea à produire trois puis deux volumes par an au sein de la « Bibliothèque d’Éducation ».

Mais Verne, âgé de 35 ans, est déjà un homme fait, féru d’une culture qui va d’Hoffman à Poe. Il a ses idées.

Fort conservatrices – à vrai dire – car héritées de son père avoué, mais traversées de fulgurants fantasmes. Il s’agit moins pour lui de résumer puis de divulguer un vain savoir obsolète, que de le prolonger, par le récit de voyages fictifs, que d’aggrandir le monde connu, en tentant de rendre vraisemblable ce qui ne l’était point. D’où l’utilisation systématique de la terminologie et des références scientifiques, avec, en outre, un recours constant aux descriptions minutieuses.

C’est ainsi qu’il entreprend de 1864 à 1869 la saga des « Voyages extraordinaires ». Il s’élance hardiment « where no one has gone before », explorant le centre de la Terre, le pôle Nord (Voyages et Aventures du capitaine Hatteras), la face cachée de la Lune et jusqu’aux abysses primitifs.

16061108243615263614300316 dans Feuillets d'Hypnos

Les fantaisies verniennes

Mais Jules Verne déroge bien vite au sacro-saint et mesquin principe de vraisemblance. Le Docteur Ox, Sans dessus dessous, La chasse au météore, sont autant de « fantaisies » bien distinctes des autres « Voyages Extraordinaires ». Généralement mal reçus à l’époque, ils brillent aujourd’hui de tout leur éclat. Ce sont d’authentiques produits de la SF humoristique, de ce qu’Alfred Jarry appelait, en parlant de Wells, le « roman hypothétique ». Autre manuscrit d’exception, le Voyage à travers l’impossible, joué en 1882 à la barbe d’Hetzel et récemment publié. Là, pour la première et unique fois, des cosmonautes terriens posent le pied sur une très lointaine planète habitée, « Altor », après avoir accédé au feu central de la Terre et remonté ainsi le temps jusqu’à l’époque de l’Atlantide. Véritable épopée de l’Humanité, cette « pièce fantastique » appartient au domaine de la féérie satirique. La science n’y alourdit plus l’action. Passion vraie de la découverte, elle en reste cependant le moteur.

Un ailleurs intérieur

En dehors de ces remarquables échappées, il nous faut bien reconnaître quand même le caractère relativement limité et clos sur lui-même du monde vernien. À l’inverse de Rosny, de peu son cadet, c’est en vain qu’on chercherait ici les thèmes classiques de la SF : E.T., espèces concurrentes de l’Humanité, mutants, robots… Tout juste peut-on relever une faible trace de pouvoir parapsychique chez le magnétiseur Mathias Sandorff.

Est-ce là la marque d’un refus délibéré, celui d’entrer en contact avec l’Autre ? En fait, les mondes de Jules Verne ne sont pas aussi aseptisés qu’on pourrait le croire. L’alien resurgit à l’improviste de l’intérieur, monstrueux bien sûr : calmar géant de Vingt Mille lieues sous les mers, sauriens antédiluviens du Voyage au centre de la Terre, ou gymnotes électriques de La Jangada. Apparaît ici une sorte de fascination pour l’interférence entre les règnes, pour une fantasmatique confusion entre le machinisme et la vie. Combien improbables les « poissons-fusils » de Nemo ou le « gura crepitans à fruits explosifs » du Village aérien ! Ils figurent pourtant bel et bien dans les encyclopédies… La biologie est sauve, le contrat « hetzélien » respecté. Mais la science n’est pas en l’occurence un but. C’est – nous l’avons dit – une simple caution, un tremplin. Le prétexte qui, loin de nous renseigner, nous dépayse, et nous fait entrer dans la quatrième dimension. 

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Terra incognitae

Ce que visent, en effet, les héros de Jules Verne, ce sont les confins du monde, les points extrêmes, les « blancs » sur la carte. Ils étaient nombreux à l’époque. Aujourd’hui encore, l’intérieur de l’écorce terrestre, les grands fonds, les planètes autres que notre satellitte, ne nous sont connus que par technologie interposée : l’homme, fort heureusement peut-être, n’y a pas apposé directement sa marque. Vers ces terra incognitae, Jules Verne envoie des explorateurs débrouillards et sagaces, qui, à l’instar d’Aronnax, pourront dire : « J’ai vu et j’ai senti ». À travers eux, physiquement présents et isolés de tout, il nous fait toucher la Frontière.

Périples dantesques dont on ne revient jamais indemnes : au pôle Nord, Hatteras devient fou ; maître du monde sous-marin mais non pas de lui-même, Nemo lance son Nautilus au cœur du Maelström ; Arthur Gordon Pym parvient jusqu’au pôle Sud, mais y reste cloué pour l’éternité (Le Sphinx des glaces). Comme ceux de J.G. Ballard, ces héros vont jusqu’au bout d’eux-mêmes avec l’interface ad-hoc. Car le feu, la glace, le vide, ne sont jamais affrontés qu’au travers d’une coquille protectrice : « wagon-projectile », sous-marin ou scaphandre. Les ballardiens, hantés par la mort inéluctable du monde et par la folie de l’autodestruction, ne sont que des errants sans force, des œdipes résignés à leur noir destin. Le clan des verniens, lui, ne se satisfait pas des régressions engendrées par l’effondrement de la civilisation comme dans L’Éternel Adam. Il survivra au naufrage universel et triomphera de la « bête ». C’est ainsi que s’organisent parfois de précaires utopies, petites communautés inventives, solidaires et conviviales, où l’on reconstruit la société sur des bases nouvelles. La course au profit, l’esprit de domination, les rivalités personnelles ou nationales y disparaissent vite. En marge de l’Histoire, loin des espaces connus, l’homme devient enfin ce qu’il pourrait être (Le Pays des fourures, L’Ile mystérieuse, Deux ans de vacances). Jules Verne n’est donc aucunement le chantre d’une industrie ou d’une science panacées. Face à l’univers infini, l’humanité finie ne saurait aplanir tous les mystères, dompter la nature, et créer des machines qui ne soient la manifestation de ses rêves obscurs.

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)

Source : Le Livre d’or de la Science-Fiction, François Raymond, Presses Pocket, 1986.



Feuillets d’Hypnos : Homo Mecanicus (2e partie)

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HOMO MECANICUS : DE LA MONTRE AUTOMATE AU ROBOT QUI RÊVE (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 40 de mai 1994 / première partie ici)

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Artiste : Daniel Arnold-Mist

La machine perdue

Dans la plupart des récits antérieurs à l’âge d’or de la science-fiction, les robots mis en scène étaient des machines métalliques, pouvant à l’occasion manifester une certaine initiative, mais dont l’apparence empêchait toute confusion avec des êtres humains véritables. Par la suite, les écrivains firent intervenir d’autres êtres artificiels, très perfectionnés, fabriqués à l’aide de substances ressemblant aux tissus de notre corps, et qui pouvaient fort bien, de ce fait, être confondus avec nous. On prit l’habitude de parler alors d’androïdes.

Mais entre Capek et Asimov, ou entre l’apparition du mot robot et l’affirmation du postulat de l’intelligence artificielle comme l’un des plus féconds de la science-fiction, quelques jalons méritent d’être notés. Dans Métropolis (1926), film de Fritz Lang et roman de son épouse Théa Von Harbou, on rencontre, de fait, un androïde imitant les traits de l’héroïne humaine. Dans The psychophonic nurse (1928), David H. Keller observait qu’aussi parfaits, qu’aussi polyvalents qu’ils puissent être ou devenir les êtres mécaniques ne seraient pas en mesure de remplacer l’amour maternel.

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Avec The lost machine (1932), John Wyndham jetait, quant à lui, un regard compatissant sur le sort d’un robot martien exilé, égaré sur une terre – ô combien – incompréhensible pour lui. Un autre robot d’origine extra-terrestre joue un rôle important dans Farewell to the master (1940) de Henry Bates. Cette longue nouvelle inspira librement le film de Robert Wise The day the Earth stood still (Le jour où la Terre s’arrêta, 1951).

Rebelle malgré lui ou destructeur servile, le robot se présente plutôt sous un jour sympathique avec le personnage d’Helen O’Loy (1938) chez Lester del Rey.

Merveilleuse amoureuse en kit, soit. Mais l’idée de machines automatiques inusables et indestructibles amena à se poser la question de leur « survie » bien au-delà de la disparition de l’Humanité. Machines-sisyphes figées pour l’éternité, se croyant seules-pensantes, ou même, réinventant la vie, et ressuscitant leur mythique Créateur.

On le voit, la diversité des façons de traiter en littérature le thème de l’être artificiel démontre que celui-ci peut échapper au schéma de l’apprenti-sorcier.

Il appartenait, dès lors, à Isaac Asimov, d’indiquer et d’explorer la voie de l’extrapolation fondée sur des prémisses logiques et scientifiques.

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Artiste : Fabricio Moraes

La libération positronique

Asimov a postulé un certain nombre de limitations chez l’automate. Une sorte de conditionnement préalable apparemment très contraignant, de façon à ce que la créature reste fidèle à l’Homme. Surgiront cependant des facteurs imprévus dont n’a pas tenu compte la programmation initiale. D’où la nécessité d’analyser scientifiquement les causes et les effets de ces hypothèses a priori non répertoriés. Ce seront alors les circonstances dans et par lesquelles cette situation de blocage ou ce hiatus seront résolus qui fourniront la substance du récit.

Les Trois Lois de la Robotique énoncées par John W. Campbell Jr étaient destinées à assurer respectivement la protection de l’homme par le robot, l’obéissance du robot envers l’homme et l’auto-protection du robot. Elles expriment, en quelque sorte, l’éthique de l’automate ; elles résument ce qui correspond chez lui à un code moral. Code certes mais non pas carcan. La faille existe. Nous l’avons tous rencontrée.

Que ne peut-on confier ou demander à ces auxiliaires précieux ? Compagnons d’exploration interstellaire (Jay score, Frank Russell, 1941), acteurs trop parfaits (The darfsteller, L’intrus, Walter M. Miller, 1955), auteurs pornographiques (Slave to man, Sylvia Jacobs, 1969) ou doublures scrupuleuses d’humains surmenés (All the loving androids, A.E. Van Vogt, 1971) ou d’hommes célèbres (We can build you, Le bal des schizos, Ph. K. Dick, 1972), souffre-douleurs, Watson surhumains pour Sherlock Holmes dépassés (The caves of steel, Asimov, 1953), harpies ou furies chargées de punir ou d’exécuter les criminels (La machine à deux mains, Henry Kuttner et Catherine Moore), combattants implacables de toute vie (le cycle des Berserkers, Fred Saberhagen, 1967), … La liste est loin d’être close !

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Le danger que nous font courir ces serviteurs par trop polyvalents, c’est, bien entendu, une application trop littérale ou trop… fine de ses instructions. Servir l’homme, soit. Mais les aspirations, les besoins des créateurs, sont souvent contradictoires. D’un individu à l’autre, d’un humain tout seul à l’Humanité tout entière la perspective change.

Au thème des rapports créature / créateur, se substitue plus volontiers désormais celui de la prise de conscience et de l’identité de l’homo mecanicus. À des automates de plus en plus perfectionnés, aux capacités approchant ou dépassant celles d’humains doués, le statut d’être vivant pourrait-il être définitivement refusé ?

Ainsi, dans Time and again (1951), Clifford D. Simak a mis en scène des androïdes qui se découvrent possesseurs de l’équivalent d’une âme. Dans How-2, le même auteur raconte l’acceptation des robots en tant qu’humains à part entière, après la découverte de leur capacité à « procréer ». De là à voir un robot élu au trône de Saint Pierre ou digne de la canonisation, il n’y a qu’un pas allègrement franchi par Silverberg (Good news from the Vatican, 1971) ou par Anthony Boucher (The quest of st Aquin, 1951) !

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Artiste : Waldemar Kazak

Le test de Turing

En octobre 1950, le mathématicien anglais Alan Turing fit paraître un article intitulé Computing machinery and intelligence, dans lequel il proposait ce que l’on a depuis lors pris l’habitude d’appeler le « test de Turing ».

Dans le cadre de cette épreuve d’humanité, point de boîte à douleur, comme celle de Dune, mais un protocole extrêmement simple : un examinateur est complètement isolé d’une machine et d’une personne, qu’il interroge l’une et l’autre. Il ne peut ni les voir, ni les entendre, mais il lui est possible de communiquer avec elles au moyen d’un fax. Turing propose de considérer que si l’examinateur est incapable de dire quel est son interlocuteur humain et quel est son vis-à-vis machine, il faut bien admettre que ce dernier pense.

Force nous est de constater que les automates de la science-fiction ont depuis longtemps passé avec succès le Test de Turing ! Alors que, par bien des côtés, la machine a gagné l’homme, l’homme s’est fait machine, fonctionne et ne vit plus (Ghandi).

- Mandragore -

Source : préface de Demètre Ioakimidis à Histoires d’automates, La grande anthologie de la science-fiction (Le livre de poche, 1983)



Feuillets d’Hypnos : Homo Mecanicus (1ère partie)

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HOMO MECANICUS : DE LA MONTRE-AUTOMATE AU ROBOT QUI RÊVE (1ère partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 40 de mai 1994)

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Créer artificiellement la vie est un très vieux rêve de l’Humanité, un rêve qui se révéla très vite difficile à réaliser. Alors à défaut de la vie elle-même, pourquoi ne pas chercher à donner l’illusion du vivant ?

Dédale, ingénieur suprême, n’avait-il pas déjà façonné le géant Talos pour surveiller les côtes de Crête et contrôler l’exécution des lois, écrasant dans sa poigne énorme intrus et contrevenants ? Héphaïstos, dieu-forgeron, n’avait-il pas lui aussi sur l’ordre de Zeus conçu Pandore, femme dotée de tous les dons, censée châtier la race humaine après le vol du feu divin ? Jusqu’à Aphrodite qui s’était brièvement jointe à ces précurseurs en animant la statue d’ivoire dont Pygmalion était tombé amoureux.

De facto, plusieurs automates existèrent réellement dès l’Antiquité. Ils ornaient les villes en divertissant les curieux, ils impressionnaient les fidèles en animant les temples. Ainsi, la flamme brûlant sur un autel chauffait de l’air dans un récipient qui commandait, grâce à l’emploi d’un réseau de poulies et de transmissions, l’ouverture ou la fermeture d’une porte sans intervention humaine apparente ; ou bien, une statue de divinité mue par un dispositif analogue, apparaissait « d’elle-même » pour venir saluer le fidèle qui venait de déposer son offrande.

Mécaniciens hors-pair, les Grecs, qui connaissaient déjà la turbine à vapeur, n’étaient pas le moins du monde intéressés par les applications sérieuses de tous ces astucieux mécanismes. Il y avait alors suffisamment d’esclaves de chair et de sang pour l’accomplissement des corvées.

Liseurs et diseurs de temps, serviteurs plus ou moins obéissants, musiciens ou joueurs d’échecs, chevaux démoniaques, guerriers ou créatures de rêve, ces divers simulacres se perfectionneront peu à peu sur la longue voie qui mène de la poupée tragiquement vide à l’androïde philosophe et au plus-qu’humain. Transcendant sa programmation, son conditionnement initial, le Robot s’est enfin fait homme. Sera-ce pour sauver l’humanité ou pour finalement la détruire ?

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Être de boue ou robot debout ?

Pendant le Moyen Âge, les horloges à eau devinrent autant de garde-temps compliqués où les profanes incrédules voyaient l’œuvre de sorciers. Ainsi, Charlemagne reçut-il d’Harun-El-Rachid – calife immortalisé par les Mille et Une Nuits – une clepsydre somptueuse, comportant notamment douze automates dont les apparitions rythmaient le passage des heures.

L’imagination des chroniqueurs avait attribué aussi à plusieurs érudits et savants de l’époque la création d’automates parlants, érudits et omniscients, capables de révéler l’avenir. Avec le rabbin Judah Loew ben Bezadel, personnage historique qui vécut à Prague au XVIème siècle, ces aides mécaniques surnaturels et nonobstant distingués se transforment en vil serviteur d’argile. Ce n’est point, dans la tradition juive, un Frankenstein avant la lettre, échappant à son créateur pour faire le mal, mais un espion précieux chargé d’espionner les Gentils et d’avertir la communauté des pogroms qui pouvaient se préparer contre elle. Façonné dans la glaise, le rabin l’avait animé en prononçant les incantations appropriées et en inscrivant sur son front le nom sacré de Dieu.

Au temps de Loew existaient bien des automates destinés moins à mystifier le public qu’à démontrer le savoir faire de leurs concepteurs. On se souvient du canard de Vaucanson (1738). Wolfgang Von Kempelen mit, quant à lui, au point un soi-disant joueur d’échecs mécanique pour la cour de l’impératrice Marie-Thérèse à Vienne. L’automate de Kempelen, immortalisé par Poe dans l’un de ses récits, n’était nullement une véritable machine mais dépendait bel et bien d’un être humain minuscule pour son fonctionnement. Il faudra attendre 1914, pour qu’un mathématicien espagnol construise une machine capable de jouer un certain type de fin de partie : celle qui oppose un roi et une tour à un roi seul. Les logiciels n’ont jamais cessé de se perfectionner depuis.

Maelzel, le repreneur du mécanisme précédent, le Turc-nain de Kempelen, présentera plus tard un panharmonicon comportant flûtes, clarinettes, trompettes, timbales, cymbales, triangles et cordes, instrument-orchestre tout-en-un pour lequel Beethoven composa en 1813 la première partie de La Bataille de Vittoria. Ici, pas de supercherie.

Sur le papier, bien sûr, on ne s’embarrasse pas des mesquines limitations physiologiques ou cybernético-mécaniques. Qu’il s’agisse de Frankenstein (Mary Woolstonecraft Shelley, 1818) ou de Pinocchio (Collodi, 1878), le monstre est toujours lié à une pseudo-science capable d’assembler une mosaïque d’organes prélevés sur les morts, ou à une magie rédemptrice suffisante pour insuffler la vie dans le bois ou la chair inertes.

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En 1868, Edward F. Ellis imagine dans The steam man of the prairies, un infatigable automate à vapeur d’apparence humaine, qui traînait le chariot des protagonistes du récit vers l’Ouest américain. À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, Jules Verne mettait en scène un éléphant mécanique dans La Maison à vapeur (1879). Dix ans plus tard, Villiers de l’Isle-Adam attribuait au très réel Thomas Alva Edison la réalisation d’une femme artificielle, incarnant l’éternel féminin, dans L’Eve future.

Ce ne fut qu’en 1921 qu’une pièce du romancier et dramaturge tchèque Karel Capek amena indirectement l’introduction du terme robot dans les langues latines et anglo-saxonnes. Le titre de la pièce : R.U.R. était l’abréviation de Rossum’s Universal Robots. « Rossum » était un nom propre et « robot » un mot créé à partir de robota, d’une racine tchèque signifiant travail forcé. L’œuvre met en scène, pour la première fois, des créatures artificielles anthropomorphes : les androïdes. La boîte de conserve à peine pensante des origines cesse alors d’être un objet de discours pour devenir elle-même sujet discourant, avec ses interrogations, ses conflits, ses doutes.

- Mandragore -

(suite du dossier ICI)



Feuillets d’Hypnos : Jean-Pierre Andrevon (2e partie)

Feuillets d'Hypnos : Jean-Pierre Andrevon (2e partie) dans Dossier 14072703494415263612413227

JEAN-PIERRE ANDREVON, OU L’HOMME QUI DÉCLARA LA GUERRE À LA GUERRE (2e partie)

(par Mandragore / Publié dans Sci-Fi News 34 d’octobre-novembre 1992 / première partie disponible ici)

Mille et une variations très personnelles sur des thèmes rebattus. Ainsi, Hommes-Machines contre Gandahar aurait pu être un space opera ou une fantaisie héroïque classique. Mais Sylvin Lanvère n’est pas Conan ni le Métamorphe Shaïtan l’Omniscient ! Ne trouve-t-on pas pourtant ici nombre d’éléments traditionnels : ancienne colonie terrienne revenue à une civilisation pastorale, insectes géants domestiqués, guerriers robots et paradoxes temporels ?

En dépit de ces poncifs, Jean-Pierre Andrevon a su tirer son roman du côté du merveilleux et de l’humour. Il est en l’occurence bien loin de son image d’auteur pessimiste toujours dans l’attente d’une ordalie nucléaire.

Certes, tout n’est pas rose sur ces mondes crucifiés qu’il nous dépeint souvent. Mais, du moins, ne sommes-nous pas dans un futur aux ruines proprettes, tapissées de lianes, où l’horreur de la guerre atomique s’est assez éloignée pour devenir objet de légendes, prétexte aux aventures de gentils barbares affrontant mutants, juchés sur des dragons télépathes !

Non ! Nous sommes au cœur même de l’événement, dans la confusion de l’instant critique, ignorant même ce qui se passe vraiment comme les personnages des Retombées. Même lorsque Andrevon semble sacrifier au space opera, c’est encore pour s’interroger sur l’envers du décor. Sous les sables de Mars, il y a les mines et la répression. Les pilotes de l’espace profond deviendront peut-être immortels mais perdront ce qui faisait d’eux des humains. L’univers se moque de nos espoirs, et l’espace, lorsqu’il n’est pas désespérément vide de toute vie, n’apporte que mort et désagrégation.

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Un squelette à la lame courbe, aux haillons faits de milliards de soleil hante donc bien son œuvre. Pour lui, la SF n’invente pas le futur. Elle est, bien au contraire, à la traîne d’une réalité qu’elle reflète et décrypte.

Il se démarque nettement de la « nouvelle vague » et de son éclatement du langage. La métaphore doit être claire. Elle ne doit pas nous perdre dans ses bribes sibyllines. Jean-Pierre Andrevon repousse la tentation du flou. Il nous trouve des repères dans l’infini, nous décrit minutieusement ces jalons rares qui nous gardent de la morne désespérance ou de la folie.

Ce thème récurent de la fin dernière, qu’il s’agisse de civilisations ou de planètes entières, est aussi une allégorie de la mort individuelle, donnée incontournable de notre « réalité ».

Disparition-anihilation difficile à imaginer si ce n’est à travers toutes nos pertes (ou gains !) de consciences provisoires que sont le sommeil et les songes. Pour l’écrivain, en effet, la mort n’est pas une impasse où croupir en catalepsie, un néant miséricordieux. Elle est pour nous l’occasion d’un réveil extraordinaire. La vie ne serait-elle qu’un rêve dans le rêve, qu’un univers truqué à la manière de Galouye ou de Dick ?

De Kurt Steiner à Dominique Douay, de Pierre Pelot à Michel Jeury, quel JAF (Jeune Auteur Français) ne fut à son tour hanté par l’idée de cosmos factices, par la manipulation des perceptions, par l’exploration de cette intangible frontière reliant l’Ici et l’Au-delà ?

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Un exemple frappant de cette dialectique commune est Le Désert du Monde. Là, un héros nu, et comme récemment né ou vomi par une insaisissable puissance, amnésique au demeurant, découvre et se découvre sur un simulacre de terre. Il y cherchera le défaut, la faille, tel le photographe de Blow Up qui, à force d’aggrandissements, tombe ébahi sur le détail révélateur, sur la clé qui va tout expliquer.

Plutôt que de trouver de nouveaux sujets, Andrevon les reprend sans cesse, utilisant des émulsions de plus en plus sensibles, modifiant l’éclairage ou la profondeur de champ. D’un média, d’un art à l’autre, ces différentes approches s’enrichissent de mille échos.

Et si les rues sont peuplées de morts-vivants, ou d’hommes-machines avec en tout et pour tout quelques milligrammes de matière cérébrale, le meilleur emplacement n’est-il pas de se mettre dans leur peau de cytoplasme ou d’acier, d’utiliser leurs yeux de silice et d’eau, pour saisir leur point de vue, pour deviner ce qui peut se passer dans la tête d’un retraité raciste, d’un salaud de carrière, ou d’un tueur formidablement ordinaire ?

Tel Baudelaire et ses pauvres Veuves, Andrevon excelle à ce petit jeu de vampire psychique. Encore une fois, il s’agit pour lui de transcender les apparences, de comprendre à l’issue du drame ce que ressentent les marionnettes humaines pendues à leurs fils inommables.

Au piège de quelle réalité truquée sont donc pris ces personnages qui n’hésitent pas à tuer ou qui refusent de mourir ? Suicide de l’intelligence, de la sensibilité, retour à l’immobilité minérale ou au baîllement mou, la mort, n’est-ce pas aussi cela ?

Ne sommes-nous pas, nous aussi, gagnés par cette gangrène insidieuse ? Penchons-nous donc sur le miroir que ce garnement insolent nous tend et posons-lui la question !

- Mandragore -



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