Posté le Mercredi 25 janvier 2023

RICHARD MATHESON
ou les itinéraires de l’Angoisse
- deuxième partie -
La première partie est disponible ICI.
(Texte écrit par Mandragore au début des années 90)

Voici donc Matheson scénariste. Après le succès considérable du film « L’Homme qui rétrécit », on fait de plus en plus appel à lui. Matheson délaisse alors un peu sa carrière d’écrivain. Il écrit cependant pour « Playboy », magazine highclass, « The Splendid Source » (« Le Haut Lieu »), nouvelle dans laquelle il imagine comment se forment et se transmettent toutes les histoires drôles. Ici, les blagues s’avèrent être non le fait d’un folklore impersonnel mais bien l’œuvre consciente d’un groupe particulier.
Il sacrifie peu à peu les pirouettes intellectuelles et les procédés spectaculaires au profit d’un fantastique plus intime, intériorisé, où les forces qu’affronte l’homme sont issues du fond même de son inconscient. Il en résulte un notable changement de ton. Richard Matheson ne cherche plus à briller, ni à secouer son lecteur par un traitement de choc. Littérature et cinéma deviennent pour lui deux façons de traduire toutes les facettes d’un même univers, deux manières de dire l’angoisse et la solitude, deux chemins conduisant à la peur. Il adapte à l’écran certaines de ses histoires, nous offrant ainsi deux versions tout aussi efficaces. C’est ce qui se passa en particulier lorsqu’il travailla, de 1959 à 1964, pour la célèbre série télévisée de Rod Serling « The Twilight Zone » (NDLR : série La Quatrième Dimension). Il semble que Matheson se soit senti particulièrement à l’aise dans cette saga
composée pour la plus grande part d’épisodes d’une demi-heure où il fallait raconter une histoire courte se terminant par une chute inattendue. Il écrivit donc une quinzaine de scénarii : « Third from the Sun », « Little Girl Lost », « The Mute », « The Death Ship », « Nightmare at 20 000 Feet », « Night Call » ou « Once Upon a Time » qui eut pour interprète Buster Keaton.
Parallèlement à « The Twilight Zone », Richard Matheson participa, à partir de 1960, à la série « Poe » de Roger Corman. Il y signa quatre adaptations : « House of Usher », « Pit and the Pendulum », « Tales of Terror » et « The Raven ».

Si sa production littéraire baisse en quantité, la qualité, elle, est au rendez-vous. Témoin ce « Deus ex Machina », récit très « dickien » sur un robot découvrant peu à peu sa véritable nature dans un monde sur-mécanisé. « I am Legend » est adapté à l’écran en 1964 par Sidney Salkow sous le titre « The Last Man on Earth », avec Vincent Price dans le rôle principal. Ce fut un tel massacre que Richard Matheson préféra signer d’un pseudonyme : Logan Swanson. Une seconde adaptation vit le jour en 1971, sous le titre « The Omega Man », avec Charlton Heston, et réalisé par Boris Sagal.
L’année suivante, il collabore à « Star Trek » avec un épisode intitulé « The Enemy Within ». En 1971, il écrit pour un tout jeune réalisateur… Steven Spielberg, un scénario d’une de ses nouvelles parue dans « Playboy » : « Duel ». Cette histoire d’un automobiliste luttant contre un camion fou et… inhabité, contribua sans aucun doute à faire connaître Spielberg qui en serait peut-être resté là sans lui ! La même année Richard Matheson revient au roman avec « Hell House » (« La Maison des Damnés »), classique histoire de maison hantée. En 1972, il rencontre Dan Curtis. Naîtront alors deux téléfilms grandioses : « The Night Stalker » (« Le Chasseur Nocturne » qui met en scène un détective de l’Étrange du nom de Carl Kolchak. Ce dernier intrigué par la découverte périodique de cadavres de jeunes femmes dans les ruelles sombres de Las Vegas, finit par acquérir la certitude que le tueur n’est pas un être humain. Seul face à l’incrédulité publique, il se lance à la poursuite d’un vampire millénaire doué d’une force colossale. Puis, c’est « The Night Strangler » où Kolchak affronte dans une prodigieuse ville souterraine un alchimiste immortel. Il adapte en 1974 le « Dracula » de Bram Stoker. Nonobstant le titre français idiot : « Dracula et ses femmes vampires », c’est une œuvre originale qui dépasse les clichés d’antan. Le saigneur n’est plus le monstre froid de Fisher ou l’aristocrate pervers de Browning. C’est un « étranger en terre étrangère », vulnérable et passionné, non plus inhumain mais surhumain.

Il donne en 1978 « Bid Time Return » (« Le Jeune Homme, la Mort et le Temps »), superbe roman de SF : un homme de 36 ans confronté à la mort, tombe amoureux d’une actrice du XIXème siècle. Le héros voit approcher son propre anéantissement mais il trouve dans un univers apparemment révolu une issue précaire, mais combien romantique, à la mort. Adapté au cinéma, ce livre est devenu « Somewhere in Time » (NDLR : Quelque part dans le temps, voir le film ICI) de Jeannot Szwarc. Après « What Dreams may come » en 1978, Richard Matheson avoue dans « Ce que je crois » qu’il n’a plus envie d’écrire de romans ni de nouvelles. Qu’il vivra d’adaptations cinématographiques commerciales et que seul le théâtre le tente encore.
Même si Matheson ne ressuscite plus jamais à la manière d’un Silverberg, du moins a-t-il créé une œuvre fascinante au style hitchcockien, économe, étonnante de rigueur et d’efficacité. Il a exploré pour nous, lanterne haute, toutes les facettes de l’angoisse, de la solitude et de la peur. Il en a ri et nous en a fait rire. Il en a frémi et nous en a fait frémir. Mais aujourd’hui parce que cette grande voix s’est tue, il nous faut bien reconnaître, par-delà la cohérence de ses constructions parfois indécentes de subtilité, la présence d’une qualité indéfinissable, indicible et intransmissible : le génie !
- Mandragore -

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Pour exprimer ces thèmes majeurs, Matheson recourt le plus souvent à la nouvelle, minimaliste, étonnamment économe, ce qui pose parfois des problèmes de sens pour le lecteur non aguerri. En 1950, son premier texte : « Born of Man and Woman » (« Journal d’un Monstre ») (NDLR : à lire 
Après quarante textes envoûtants où Richard Matheson explore explosif tous les grands thèmes du genre, survient Le Roman. Un de ces livres rares qui constituent la synthèse parfaite d’un créateur, une sorte de manifeste aux prolongements ineffables, une superbe histoire dont on n’a jamais fini de faire le tour. Techniquement, c’est une gageure. Un livre qui met en scène un seul personnage (ou presque). Pourtant aucune monotonie. Cette œuvre nocturne évoque un monde d’après l’apocalypse : un seul humain survivant parmi des hordes de goules mutantes. Mais le vampirisme n’est ici qu’un prétexte. Le thème central ? La solitude de Robert Neville, l’angoisse existentielle face au néant qui engloutira, à la fin du roman, l’humanité tout entière en sa personne. Les buveurs de sang calfeutrés dans des donjons d’un autre âge déferlent soudain sur les technopoles et assiègent le dernier représentant d’une espèce naguère dominatrice. Ce fantastique renversement de situation confère à l’œuvre une portée universelle, niveau rarement atteint par la gent ténébreuse. (NDLR : adapté au cinéma en 1971 dans le film de Boris Sagal THE OMEGA MAN, en français LE SURVIVANT, à voir 
Deux ans et demi après « I am Legend », Richard Matheson force les portes d’Hollywood avec « The Shrinking Man » (« L’Homme qui rétrécit ») (NDLR : film à voir 

« C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « doubleplusbon ». »
« Individuellement, les histoires de science-fiction peuvent paraître triviales aux yeux des philosophes et des critiques d’aujourd’hui, mais l’esprit de la science-fiction, son essence, portent à présent la clé de notre salut, si tant est que nous puissions être sauvés. »








RS nous présente souvent un monde trompeur où la liberté de mouvement contraste violemment avec le cloisonnement des esprits, scène dont les principaux personnages ne parviennent pas à vaincre leur isolement, refusant toute mansuétude et suscitant autour d’eux un lugubre commerce de sentiments. Dans « Warm Man » (« La Sangsue »), David Hallihan se nourrit comme un parasite des tourments de ceux qui l’entourent. Dans « The Pain peddlers » (« La Souffrance paie »), les réseaux de télévision s’efforcent de fournir à leur public la douleur qu’il réclame. Et « To see the Invisible Man » présente une société ayant instauré l’invisibilité comme mode de répression : les condamnés sont ainsi réduits à l’état de fantômes et il est formellement interdit à quiconque de leur adresser la parole, sous peine d’être condamné au même sort !
« Thorns » (« Un Jeu cruel ») reprend aussi ce thème vampirique obsessionnel et – il faut bien le dire ! -nettement masochiste : Minner Buris, astronaute devenu un monstre depuis que des E.T. ont reconstruit son corps, parcourt la Terre en compagnie de Lona Kelvin, une jeune fille, mère de centuplés pour les besoins d’une expérience, tandis qu’un organisateur de spectacles gobe littéralement les tensions engendrées par ce couple insolite. La carapace de Burris y symbolise l’écorce physique, psychologique, sociale, de chacun d’entre nous, cette barrière qui recouvre les êtres humains et entrave leurs rapports.
Pourtant, la générosité, le don, le sacrifice, ne sont pas lettre morte. Surgissent parfois des messies insensés. Ainsi, dans « The Time of changes » (« Le Temps des changements »), Kinnal Darival lutte pour combattre les tabous d’une société qui interdit l’expression du moi. Il trouvera la mort mais son action permettra néanmoins l’avènement d’une révolution qui redonnera leur identité aux habitants de la planète et instaurera une ère de fraternité. 
de la planète après l’avoir achetée. Une manière pour RS de transposer le « flower power » des années hippies. Il reviendra avec « Les Monades urbaines » à un style plus prosaïque, plus amer. Même doué de la faculté de prévoir l’avenir, tel Lew Nichols dans « L’Homme Stochastique », les êtres humains ne peuvent maîtriser le monde. Rien n’est gratuit. Acquérir revient toujours à se déposséder. Le narrateur de « Push no more » (« Pousser ou grandir ») le sait bien, lui, qui perd son don télékinétique suite à sa première expérience amoureuse (toujours cette aversion de RS pour un acte castrateur !). Le télépathe de « Dying Inside » (« L’Oreille interne »), entre visionnaire cosmique et voyeur dégoûté, voit certes se tarir son pouvoir, mais ce qui disparait aussi ainsi c’est « tout ce qui l’a séparé de ses semblables et voué à une vie sans amour ». Une lucidité trop aiguë nous empêche d’être heureux. La confiance ne peut naître et perdurer qu’avec une dose certaine d’ignorance. Au royaume des aveugles, les borgnes sont des rois, oui, mais des rois tristes !
Au seuil de son dixième anniversaire, il découvre, ébloui, Jules Verne et H.G. Wells, avec une préférence marquée pour « La Machine à explorer le temps ». Ses romans et nouvelles ont d’ailleurs la part belle aux voyages temporels. Familier, plus tard, d’ « Amazing Stories » et de « Weird Tales », il dévore les anthologies spécialisées. Il éprouve un choc mémorable à la lecture de « Rien qu’un surhomme » d’Olaf Stapledon. Lui, l’enfant trop brillant, quasi-mutant exilé dans ses livres, s’identifie parfaitement à cet « Odd (singulier, bizarre) John » (titre original).
Il rêve de devenir un jour botaniste, paléontologue ou astronome mais, dans le même temps, ne cesse d’écrire et de publier dans de petits magazines scolaires et dans une revue qu’il édite lui-même. Il envoie à quatorze ans quelques manuscrits à ses grands aînés qui, tout en refusant ses gammes malhabiles, reconnaissent sa précocité extraordinaire, corrigent son style et ses intrigues. RS perd peu à peu sa silhouette d’adolescent chétif et replié. Il retarde délibérément son entrée à l’Université de Columbia, pour participer successivement à deux camps d’été, sortes de colonies de vacances, qui l’ouvrent à la vie. Il se fait docker, sur les quais de Brooklyn, avant d’explorer, dans le désordre, les vertus respectives de Joyce, Sartre et Kafka, des femmes et de… l’alcool ! La revue anglaise « Nebula » publie en février 1954, sa nouvelle « Gorgon Planet ». Il reçoit, simultanément, le contrat d’édition de son premier roman : « Revolt on Alpha C ». Il n’a pas encore dix-neuf ans !
RS s’aperçoit vite que sa production ne se vend qu’à une condition : répondre aux stéréotypes naïfs du space opera. Résolu à préserver, coûte que coûte, ce qui est devenu son gagne-pain, il écrit désormais sur commande, en collaboration avec Randall Garrett, dès 1955, sous le pseudonyme de Robert Randall. L’association d’un conteur efficace et d’un débutant à l’imagination fertile fait merveille. Le voici introduit dans le petit monde de la SF, côtoyant ses anciens dieux. C’est le début d’une logorrhée inquiétante : SF, Fantastique, Policier, Westerns et même… profils de vedettes ! Désireux d’assurer sa sécurité financière, RS adopte un rythme de travail industriel. Ses amis lui reprochent alors son manque d’ambition littéraire. Cette optique par trop « commerciale » ne l’empêche pas de décrocher en 1956 le prestigieux Prix Hugo. Il est devenu à 20 ans « l’écrivain de SF le plus prometteur de son temps ».
Il revient à la SF avec un roman destiné à la jeunesse : « Lost Race of Mars » (1960). Mais on le considère davantage comme un bon vulgarisateur qu’à légal d’un véritable écrivain. Il « rebondit » pourtant avec « Voir l’homme invisible » « Galaxy », 1963), conte poignant inspiré de J.L. Borges et, sans doute, sa première œuvre personnelle. Il décide alors, tout en continuant à rédiger des ouvrages documentaires, de créer des univers romanesques qui effaceront sa réputation peu flatteuse de plumitif.

Le DUNE de Villeneuve. Je n’y croyais pas trop au départ, étant un fervent admirateur de l’œuvre de David Lynch (oui, il en faut !). Eh bien quelle belle surprise ! Je ne m’attarderai pas sur la difficile adaptation d’un roman à l’écran, n’ayant jamais été fan du classique de la SF écrit par Herbert, donc… Mais je dois admettre que la version 2021 de DUNE prend le temps là où celle de Lynch fonçait. Certes, les conditions de tournage ne furent pas les mêmes et Villeneuve a prévu des suites. Ceci explique donc cela. Néanmoins, mon DUNE préféré demeurera toujours le film de Lynch qui a su condenser l’essentiel d’un roman plutôt soporifique et bavard (n’en déplaise aux gardiens du temple) et, surtout, qui a su donner à chaque planète son univers visuel unique, à travers de splendides décors et costumes, sans parler de la musique du film signée Toto, là où justement le film de Villeneuve pêche carrément : pour décors des murs et pour musique un gloubigoulba comme seul Hans Zimmer en a le secret !
Du côté des séries, là, ça décoiffe actuellement ! J’avoue ne plus savoir où donner de la tête tant il y a de quoi se mettre sous l’œil ! J’ai beaucoup apprécié COWBOY BEBOP (n’ayant jamais vu l’anime, donc…) et regrette déjà amèrement l’annulation de la saison 2. Superbement décalé, ancré dans un univers des Seventies où se mêlent des éléments de SF et un humour déjanté, c’était une vraie bouffée d’oxygène par les temps qui courent ! Ce qui est loin d’être le cas de FOUNDATION, adaptation ratée de l’œuvre d’Isaac Asimov, qui doit se retourner dans sa tombe au vu du résultat. Mais comment adapter l’inadaptable, c’est-à-dire essentiellement des dialogues sans fin… FOUNDATION est à l’image de nombre de séries de SF actuelles (THE EXPANSE, RAISED BY WOLVES, STAR TREK DISCOVERY…) : froide, bouffie d’orgueil et embourbée dans la sinistrose ambiante. Je n’en peux plus ! Vite : donnez-moi THE ORVILLE ! Cependant, PERDUS DANS L’ESPACE troisième saison se regarde avec grand plaisir, reboot fort réussi, totalement à l’opposé de l’hyper kitsch série des Sixties. Médaille à l’actrice incarnant le Dr Smith : je l’adore !
Mais la fantasy peut s’avérer salutaire par les temps qui courent à travers deux excellentes séries : LA ROUE DU TEMPS et surtout THE WITCHER saison 2. Chaque épisode de ces joyaux télévisuels est un régal, je ne m’en lasse pas. Adieu vaisseaux, robots et planètes, revenons aux rudimentaires épées, forteresses et démons ! Et puis cette bonne vieille magie et ses sorts, ces forêts inquiétantes peuplées d’elfes et autres créatures fantastiques, quel dépaysement bienvenu pour l’amateur de mondes extraterrestres, de technoblabla et de cybernétique !